"René" - François-René de Chateaubriand
Excellent récit, témoignage parfait d’un protagoniste profondément romantique. Dès les premières lignes, une poésie empreinte de chagrin décrit les malheurs qui s’abattent sur René : « J’appris à connaître la mort sur les lèvres de celui qui m’avait donné la vie. » Cette phrase suffit à illustrer la mélancolie légitime qui habite notre cher René. Orphelin de père et privé de sa mère morte en couches, il entame une vie marquée par le malheur et des impressions sombres. « Heureux ceux qui ont fini leur voyage sans avoir quitté le port, et qui n’ont point, comme moi, traîné d’inutiles jours sur la terre ! » Tout ce qui l’entoure semble alors nu et dépourvu de sens. Mais cela s’explique, selon son auditoire, par le fait qu'« une grande âme doit contenir plus de douleurs qu’une petite. »
Voilà peut-être la justification de tant de malheurs pour si peu de raisons. La naissance du spleen, en un mot. La vision nourrie par le mythe du bon sauvage ne suffirait cependant pas à lui apporter une consolation. Même dans l’ignorance, il aurait sombré dans cette mélancolie constante : « L’étude du monde ne m’avait rien appris, et pourtant je n’avais plus la douceur de l’ignorance. »
Des envolées lyriques viennent parachever le récit de René, qui fait le plaidoyer du malheur comme seule fin possible de l’homme, avec des mots empreints de pathos : « J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l’homme est triste, même lorsqu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. »
Au milieu de son récit, alors qu'il s’achemine vers une conclusion désastreuse, il évoque le sort de sa sœur Amélie, qui se retire au couvent après avoir trop aimé son frère. Encline à ses sentiments criminels (pour reprendre ses mots), elle décide de quitter le monde pour une vie religieuse. C’est ainsi que René vit, une fois encore, un épisode qui conduit légitimement à ses maux. Il s’exclame alors : « Dans mon délire, j’avais été jusqu’à désirer d’éprouver un malheur, pour avoir du moins un objet réel de souffrance : épouvantable souhait que Dieu, dans sa colère, a trop exaucé ! »
Sa sœur finira par mourir dans ce couvent d’une maladie contagieuse. Véritable malheur, palpable, qui ouvre la voie à la morale de cette nouvelle, résumée en ces mots : « On n’est point, monsieur, un homme supérieur parce qu’on aperçoit le monde sous un jour odieux. » Au fond, il n’y a pas de beauté dans le malheur. Et nous ne sommes pas plus intelligents que les autres en menant une vie marginale, même si notre sensibilité est plus aiguisée que celle de nos voisins. Je ne suis pas certaine que cette réponse puisse mettre fin à tous les maux qui rongent l’humanité, collectivement ou individuellement. Mais je crois qu’elle résume assez bien la nécessité pour l’homme de rechercher les émerveillements, plutôt que les déroutes, qui, faute d’être imaginées, finissent par advenir.