La lecture, l’an dernier, de CONGO, court livre d’Éric Vuillard, publié en 2014, m’avait conduit vers des recherches web parallèles, question d’en savoir davantage sur cette terre africaine, conquise, divisée, mâchée, puis régurgitée. Par l’élan colonialiste du souverain belge Léopold II en fin de dix-neuvième siècle, par les massacres qui nourrissaient l’avènement de la modernité, ce pays a été scindé au gré des conquérants, chacun cherchant à y exploiter au maximum les ressources qui en regorgent. Ce faisant, l’homme blanc exploite, non seulement le sol, mais aussi la chair noire dans toutes ses subtilités. Le climat transforme le visiteur. L’état primal gagne en prépondérance. Par moment, on est dans HEART OF DARKNESS (Joseph Conrad).
Le livre de Vuillard ainsi que le résultat de mes curiosités m’ont bien préparé au contexte de la lecture de TÉNÈBRE, roman de Paul Kawczak, publié récemment à La Peuplade. Malgré le buzz critique qui accompagne ce livre, je n’avais pas été préparé à tant d’enchantement. TÉNÈBRE est remarquable. De la grande littérature. De page en page, j’avais l’impression de lire un classique.
Un jeune géomètre belge, Pierre Claes, est amené en sol congolais pour y délimiter précisément la frontière nord et faire cesser les conflits territoriaux avec les français qui contrôlent les terres voisines. La page 22 nous apprend que Claes ne reverra jamais l’Europe. Quelques chapitres plus loin, on discute de son compagnon de mort. Bref, on sait rapidement où ce voyage le conduira et que la galère sera mouvementée.
Cet homme, brillant et timide, est constamment terrassé pas des élans de la malaria, confronté face à la violence envers le peuple noir, malmené par ses propres démons, dont le néant laissé par ce père — « la fuite d’un moins-que-père » — les ayant abandonnés, sa mère et lui.
« Pierre Claes était vide, de ce vide translucide s’effondrant sur lui-même au cœur des ouragans. Les fièvres s’agitaient à la surface de son âme comme de mortes tempêtes et, sombrant dans son angoisse, le jeune homme ne les entendait plus. »
Le Congo de Léopold II fait son travail. La drogue aussi. Xi Xiao, son obscur et fidèle compagnon d’expédition est un bourreau chinois, maître du découpage des chairs, expert tatoueur. Leur relation prend une tournure annoncée d'emblée. Ce qui fascine, c’est le comment.
On remonte aussi dans les décennies antérieures, en Europe. On revient dans la généalogie de Paul Claes. On côtoie Verlaine, les grandes familles. TÉNÈBRE navigue ainsi du présent au passé de façon fort habile, ne révélant de l’avant que ce dont le lecteur a besoin pour comprendre les allusions ainsi que les nuances du présent. Au moment propice, le passé et le présent se rencontrent. Une magistrale courte-pointe.
Au-delà du fascinant récit, toujours cet érotisme lattant. Parfois, ce sont les mots qui frappent le lecteur, parfois ce sont les impressions laissées par l’absence de mot, ces moments d’intimité où rien n’est décrit, mais où tout est perçu, tant l’ambiance respire le désir et la chair, cette chair dont les parcours sont parfois retracés à l’encre ou à la lame affûtée d’un découpeur. Lorsque le supplice rencontre le fantasme. Lorsque l’abandon est la seule voie face à la détresse intérieure.
« Vanderdorpe, alluma une autre cigarette, au bord de la dissolution. Manon Blanche le regardait en souriant. Il fixa un instant son regard sur le sien. Il eût éjaculé par les yeux si cela eût été possible. Il sourit. »
J’ai plus qu'adoré cette lecture. Je m’y suis abandonné, entièrement laissé porter. Une lecture marquante. Un livre dont les effets persisteront longtemps, j’en suis assuré.