Ce roman se déroule au cours d’une seule journée. Nous y suivons tour à tour Lola, la jeune journaliste qui tient un blogue culinaire alors qu’elle voudrait faire du reportage, Dominique, la chauffeuse d’autobus de la STM, dont la vie de banlieusarde est beaucoup moins paisible qu’elle n’en a l’air, Camilo, le jeune homme d’origine colombienne qui se passionne pour le basketball, Guillaume, un Québécois «de souche» qui s’inquiète pour l’avenir de sa culture, François, le maire d’arrondissement qui se retrouve à jongler avec une patate chaude politique, et Yasmine, la jeune Maghrébine qui s’inquiète parce que son frère a disparu.
Qu’ont-ils en commun? Par ce chaud matin de septembre, chacun voit sa vie bouleversée par une vidéo qui fait un malheur sur la toile. Elle montre un jeune homme vêtu d’une djellaba qui entre dans un autobus bondé et qui a une vive altercation avec la chauffeuse. Cette scène, époque oblige, a été captée par les téléphones de quelques passagers, dont Lola, qui la partage sur Twitter. La vidéo devient virale, suscite des commentaires tranchés, on s’insulte à la pelletée. L’homme a-t-il fait preuve de violence envers les femmes, comme on l’entend si souvent reprocher aux musulmans? Ou n’est-ce pas plutôt la chauffeuse qui, par son attitude cassante, a encore une fois montré que les Québécois sont incapables d’accueillir les immigrants? Les chiens sont lâchés sur les réseaux sociaux et personne ne fera de quartier.
À travers une narration qui épouse en virtuose la langue et la vision de chacun des personnages, Mauricio Segura prend un malin plaisir à croquer ses contemporains. Tout en déboulonnant les préjugés et les idées reçues, il brosse un saisissant portrait du Montréal d'aujourd’hui, de ses misères et aussi de ses espoirs.
Né à Temuco, au Chili, Mauricio Segura est arrivé au Canada à l’âge de cinq ans. Romancier et journaliste, il fait paraître, au Boréal, Côte-des-Nègres (1998), Bouche-à-bouche (2003), Eucalyptus (2010), Oscar (2016) et Viral (2020). Il œuvre dans le milieu de la télévision à titre de scénariste et collabore au magazine L’Inconvénient.
« On entendait maintenant la voix masculine dehors : —Ouvrez, madame! Ouvrez donc! »
L’événement pivot de VIRAL est une scène où s’affrontent une chauffeuse d’autobus et un jeune homme voulant accédé au bus, alors la première lui refuse l’accès. Le garçon —on apprendra rapidement qu’il s’agit d’un adolescent— est d’apparence maghrébine et porte des vêtements traditionnels : djellaba et bonnet. Il frappe dans la porte pour signifier son désir d’entrer, attirant ainsi l’attention des passagers, dont celle d’une jeune journaliste d’origine vietnamienne qui s’empresse de braquer la caméra de son portable pour immortaliser l’altercation. Les portes s’ouvrent, les mots sont criés.
Lui : « Qu’est-ce que je t’ai fait? Pourquoi tu me traites comme de la merdes? » … Elle : « Les gens de ton espèce, dit-elle, je suis plus capable. Dehors, esti! Dehors! »… Lui : « … Fucking bitch raciste »
Puis, il lui crache au visage et quitte le véhicule. Le lecteur a alors lu huit pages du livre.
La journaliste publie immédiatement la vidéo sur Twitter. Elle devient virale.
De cet événement, l’auteur chilien, montréalais d’adoption, Mauricio Segura, bâtit une chorale dans laquelle, chapitre après chapitre, un nouveau personnage, impliqué de près ou de loin dans l’altercation, oriente la réflexion sur les impacts, personnels ou collectifs, liés à ce qui s’est passé dans les premières pages du livre.
L’approche de l’auteur est à la fois sociologique et anthropologique. Tous semblent chercher un coupable. Tous semblent fâchés. Tous s’affrontent, et ce sur plusieurs paliers, à plusieurs niveaux. Oui, la carte du racisme est au cœur du débat, mais le vivre-ensemble, le sexisme, la misogynie, les castres, les rivalités culturelles et générationnelles, les enjeux politiques, la famille, rien n’est écarté de la conversation. Bref, tout le monde a un angle à défendre.
L’écriture de Segura est simple et énergique. Il comprend bien ses personnages, tous abordés avec la nuance et la complexité qui caractérisent l’humain. Même ceux qui en apparence semblent tranchés dans leur propos, bénéficient d’un contre-propos pragmatique, réaliste. Les dialogues sonnent vrais, peu importe la nationalité, le genre ou l’âge de l’émetteur. Segura comprend bien les adolescents contemporains; il les fait interagir et discuter avec justesse et —encore une fois ce mot— réalisme. Rien n’est simple chez l’humain. Rien n’arrive pour rien.
Sans pour autant orienter les convictions, VIRAL est un ouvrage qui appelle la réflexion, qui questionne la saine cohabitation dans un lieu commun (une rue, un quartier, une ville), qui met en relief la différence et qui convie à la discussion.
La conclusion est fort satisfaisante (et touchante). J’ai beaucoup aimé.
« Elle aimait toutes les langues qu’elle entendait—du russe? du serbo-croate? de l’ourdou? du bengali? —, tous ces gens de bonne volonté, arrivés pour la plupart récemment, dans l’espérance d’une vie meilleure. Ces gens étaient mus comme elle par un enthousiasme et un espoir souvent impossible à comprendre pour quelqu’un qui n’avait jamais émigré. Ces gens étaient ses frères et sœurs d’âme. Mais alors pourquoi ne rêvait-elle que d’une chose : quitter ce quartier au plus vite? C’est qu’elle y suffoquait … »
Bien nommé par les temps qui courent, le cinquième roman de Mauricio Segura est paru juste avant la pandémie. Pas question de Covid-19 ici, mais d'une vidéo virale qui montre une altercation entre une chauffeuse de bus montréalaise et un jeune homme vêtu d'une djellaba. L'écrivain en tire une galerie de personnages attachants et une histoire qui nous tient en haleine jusqu'à la toute fin.
Une lecture que je recommande vivement ! J'adore l'écriture de l'auteur et j'ai trouvé le sujet très d'actualité. De même, Montréal est tellement bien décrite... j'ai reconnu plusieurs quartiers très facilement, ce qui a ajouté du réalisme à ma lecture. Je compte lire d'autres romans de cet auteur !