E3,5 *
Pierre est "en sursis". Quatre mois, a décidé le tribunal, parce qu'il a tenté d'étrangler son épouse lors d'un moment de colère.
Pierre est en sursis de liberté.
Mais aussi de calme, de joie, de confiance en lui, de capacité d'aimer, d'expliquer, d'être compris.
A 33 ans, le procès porte au grand jour tout ce qui ne va pas en lui, notamment, ses émotions et ses colères, qu'il ne gère pas et finit par déposer sur les autres, de préférence ses proches.
D'un fait divers banal du quotidien, Nicolas Rodier fait un récit, celui de l'agresseur.
L'histoire est simple, chronologique : l'enfance, l'adolescence, la vie d'étudiant puis d'adulte. Le mariage avec Maud, le plus beau jour de sa vie. Fine, jolie, intelligente, gentille. Patiente face à ses réactions inattendues ou brutales, ses silences, ses fuites, ses coups de point dans les murs.
Pierre, aîné d'une fratrie de 6, a subi une famille toxique, où la violence est présente à chaque niveau. Où le paraître prime. Logements anciens, loisirs chics, écoles réputées, voies tracées vers la gloire sociale et le métier qui rapporte. Microcosme social. Une mère déprimée, dépassée, passant de la violence à l'amour. Insécurité. Un père souvent absent, jugeant et méprisant. La grand-mère et la tante, pires encore. Le système de valeurs : ne pas manger une glace schtroumpf ou malabar à 10 ans, parce que ça fait plouc. Les blagues racistes. L'homophobie comme une évidence. La Classe Sociale au-dessus des valeurs qu'on défend. La cravache du club hippique qui frappe aussi les enfants. La cruauté. Les enfants passant après les adultes.
"Tout ça " est raconté page après page, dans un langage clair, facile à lire. Il ne s'agit pas de comprendre l'agresseur, ni de l'excuser, juste de prendre conscience de la logique des choses : un enfant soumis à la violence familiale, battu, devient un adulte mal construit.
Depuis l'enfance, Pierre a pris ses distance avec sa famille. Il se construit une vie pas si éloignée des désirs de son clan, finalement ; une situation, un bon salaire, un milieu amical dans lequel il rencontre Maud. Pierre semble s'en sortir sans dommages visibles. Mais ses journées sont remplies de moments difficiles où toute son énergie est utilisée à pour contenir la pression de la casserole sous le couvercle, à éviter de crier, frapper, partir.
L'auteur, Nicolas Rodier, dit ailleurs qu'il s'agit de déconstruire cette virilité violente et normalisée de l'homme fort, qu'on ne peut pas devenir parent dans cet état, que ce n'est pas normal de trouver des excuses à l'agresseur et de la provocation chez l'agressée. Désacraliser la cellule familiale aussi.
Si le livre n'est pas facile, si on sent un peu le premier roman, il ne laisse pas indifférent face à ces questions actuelles. C'est écrit par un homme, sans tralala, alors qu'il s'apprête à devenir père. Il y a aussi le joli passage des retrouvailles avec la mère, qui montre que les gens peuvent évoluer.