On n’enlèvera pas à l’Histoire du Juif errant ce qui lui revient de plein droit : un degré d’érudition incroyable, un vocabulaire qui fleurit comme le plus beau des jardins de printemps, une plume maniée avec virtuosité et une ambition comme on en voit rarement. Le livre est un tour de force. Pour autant, en ai-je apprécié la lecture? Sur ce point précis, le résultat s’avère mitigé.
L’écriture insiste pour que l’on adhère à la profonde humilité du narrateur – le fameux Juif errant – et que l’on puise une inspiration de son renoncement, de son caractère effacé à travers les siècles, mais dans les faits ça devient rapidement impossible. L’interminable parade de grands ducs qu’il a côtoyés tout au long de l’Histoire (la majuscule, ici, assurément) lasse à plusieurs reprises : l’homme aurait pu se révéler un témoin privilégié d’événements capitaux au fil des époques et des nations, ni plus, ni moins, ce qui serait déjà beaucoup – et bien assez – mais non, il se hisse toujours au rang de familier, d’homme de confiance, de meilleur ami des empereurs, des généraux, des auteurs les plus prestigieux, l’un après l’autre, et pareille surdose de majesté finit par épuiser.
Il n’a pas que traversé l’Histoire, à l’écouter il en a orienté les plus grands tournants, chuchoté à qui de droit la parole déterminante à chaque moment opportun, esquivé le danger en toutes circonstances, séduit les plus belles femmes du monde, mangé aux meilleures tables et ce, dans une ronde sans fin, puisqu’il est immortel. Ça crée une certaine lourdeur, qu’on le veuille ou non, c'est dense, c'est plutôt pompeux; c’est trop. Si Jean d’Ormesson s'appuie sur les vertus d’une supposée modestie et fait valoir la pauvreté du personnage à la façon d’un chemin qui mènerait vers la sagesse, dès qu’il reprend la parole son narrateur étale plutôt une suffisance agaçante et sans cesse renouvelée. Ai-je mentionné que des billets de mille lires apparaissent dans ses poches tout à fait magiquement, jour après jour, en dépit de sa prétendue indigence?
Quant au jeune couple qui subit sa logorrhée, de tout le temps qu’ils passent à Venise dans une atmosphère de vacances, les deux amants au début de la vingtaine ne trouvent apparemment rien d’autre à faire que de retourner quotidiennement voir le vieil homme. Le couple se délecte des histoires surabondantes et tortueuses du Juif errant : monsieur et madame rappliquent chaque jour avec entrain, prennent des notes de retour à leur chambre et en rêvent encore la nuit. Je comprends la nécessité du prétexte – autrement le vieux prétentieux parlerait tout seul – mais encore là c’est un peu charrié, à la fin. Ils ont vingt ans et leur amour est naissant! Ils sont à Venise et ne visitent pratiquement rien!
« Toute la nuit, Marie, dans la chambre de la pensione Bucintoro, rêva les rêves de Simon. Elle était Simon et ses rêves, les conciles de Nicée et d’Éphèse, les batailles de Poitiers et d’al-Qâdisiyyah, les mosaïques de San Vitale, les peuples de Gog et Magog, la main coupée d’Erik à la Hache sanglante, le cheval blanc de Théodoric sur les rives de l’Adige, l’amour de René et de Natalie dans la cour des Lions de l’Alhambra de Grenade. Elle descendait dans les grottes où reposait, invisible, visible seulement à la foi, l’ombre de Sâkyamuni. Elle traversait les Alpes, le Caucase, les déserts de Gobi et de Takla-Makan, les grands fleuves qui sortaient du centre de l’Afrique et de l’Himalaya. »
Bref, pour l’Histoire avec un grand H, oui. C’est fabuleusement riche, c’est complet, c’est varié. Pour l’autre histoire, la minuscule, la littéraire, pas spécialement, même si la plume est proprement redoutable. Sublime, même. J’ai retrouvé dans les pages de l’Histoire du Juif errant la même qualité d’écriture que nous offrait Marguerite Yourcenar, à l’époque, la même culture à faire envie, le même œil perçant, ce qui n’est pas peu dire, en ce qui me concerne. Mais à la différence de cette dernière, malgré un regard porté lui aussi sur la condition humaine, Jean d’Ormesson fait de son bouquin un exercice presque purement académique, auquel il manque une lumière intérieure, un véritable élan du cœur en parallèle de son esprit raffiné; ses personnages ne sont rien de plus que des accessoires de bon aloi, à la limite des poupées mécaniques, et je ne le relirai pas.