Ce petit livre est une grotte, une caverne littéraire sur les parois de laquelle se projettent les hantises et les rêveries d’une alter ego nommée Frida Burns. Brève autobiographie intellectuelle et lyrique, ce carnet interroge les liens hasardeux qui se tissent entre les livres et les existences. Il se veut un hommage à la littérature et aux histoires d’amour (qu’elles soient de chair ou de papier) qui embrasent les êtres, leur permettant de perdre joyeusement leurs contours et d’accéder à la puissance de l’anonyme au cœur du plus intime.
« Je rêve de m’installer, tel le vieux Krapp de la pièce de Beckett, dans un lieu à l’écart, un vieux théâtre oublié de tous, une cave imaginaire (mais ce pourrait être aussi un chalet sur le bord du fleuve) en compagnie de quelques phrases en lambeaux, d’images glanées ici et là, traduisant tant bien que mal les ténèbres du monde et les lumières clignotantes d’une existence. Je voudrais séjourner dans le ventre creux de la langue, jusqu’à en perdre la raison, le boire et le manger, jusqu’à ce que la vie s’éclipse comme une dérisoire didascalie. »
Hantises est un texte fascinant. La prose est lyrique et incendiaire, constamment captivante et intellectuellement stimulante, remplie de références littéraires enrichissantes et construite de figures de style et d’un vocabulaire recherchés. Un texte qui fait de la brièveté une priorité, mais qui, dans l’ensemble, ne tombe pas dans la superficialité ou les analyses simplistes de ses thèmes, cela mérite d’être mentionné.
À l'instar des hantises de Frédérique Bernier, il y a des jours où, moi aussi, j’y pense à tout quitter. À m’éclipser doucement du vacarme du monde, sans fracas ni adieu. Juste disparaître dans un lieu oublié, un vieux théâtre déserté, une cabane au bord d’un fleuve, ou même une cave silencieuse, peu importe, du moment qu’on y entend que le souffle de la langue.
Je m’y installerais seul, avec quelques livres effilochés, des carnets de notes, des phrases abandonnées que j’aurais recueillies comme on ramasse des coquillages après la marée. Je ne chercherais pas à écrire quelque chose de grand, encore moins de beau. J’écrirais pour respirer. Pour sentir que quelque chose vibre encore, quelque part.
Je vivrais dans le silence, ce silence qui effraie tant, mais qui m’attire de plus en plus. Je laisserais la langue me traverser comme une fièvre lente. Je la boirais, je la mangerais, jusqu’à perdre tout repère. Je voudrais habiter les mots comme d’autres habitent un refuge. Qu’ils deviennent mon pain, mon abri, mon exil. Et puis, un jour, sans que je m’en rende compte, peut-être que la vie s’éclipserait doucement. Pas de drame. Pas de dernière réplique. Juste un souffle qui s’efface, une didascalie oubliée dans le grand théâtre de l'existence. Et moi, en accord avec l'esprit de "Hantises", je me contente d’avoir existé ainsi... dans l’ombre, parmi les mots...
Ce petit essai se lit d'une traite ou à peu près. Beaucoup de magnifiques formules, une réflexion souvent étonnante, captivante même, dans le sillage d'une conception négative de la littérature, héritière en ce sens de Blanchot, de Kafka, de Beckett entre autres. Bernier fait l'éloge de la littérature comme refuge paradoxal de l'informe, c'est-a-dire de la vie envisagée dans son désordre original. Si vivre est tenter de maîtriser le chaos à la fois intérieur (pensées, désirs) et extérieur (chocs, rencontres, conflits), la lecture et l'écriture, en suspendant de cette lutte constante avec soi-même et les autres, contribuent à rendre le monde habitable.
Je vais très vite, puisque le propos de l'essayiste est plus riche que ça, mais cette conception mystique de la littérature m'a laissé songeur. On touche à une espèce de romantisme sécularisé, réinterprété à la faveur des avancées de la psychiatrie. Je me demande à quel point l'apport de la philosophie orientale, du tao ou du bouddhisme par exemple, pourrait nourrir cette réflexion portée à l'aporie, hantée par le néant. Enfin, tout ça pour dire que la lecture de cette plaquette m'a plu, qu'elle m'a stimulé, et que je la recommande.
j’ai trouvé cette lecture un peu ardue à compléter. Ma note assez basse vient entre autre du fait que j’ai pris plusieurs semaines à le lire, j’ai peut-être étiré ma lecture un petit peu trop longtemps. Bernier / Burns nous livre des réflexions riches et stimulantes, mais, à mon avis, un peu trop éparpillés. J’avais l’impression que l’autrice souhaitait « name dropper » multiples auteur.ice.s et œuvres plutôt que de creuser en détail un plus petit éventail d’ouvrages. J’ai également, pour des raisons que j’ignore, été agacée par les petits commentaires entre parenthèses. Même si le carnet de FB n’a pas été un coup de cœur, je reconnais le travail mis dans l’écriture de l’œuvre. Certains passages sont d’ailleurs très bien rédigés et captivants (« Je ne sais pas très bien ce que je dois faire de cette peau trouée avec laquelle j’apprends encore à vivre », p. 60)
Tellement ambivalente de cette lecture. Pour reprendre les mots de l’autrice, « combien de romans me tombent des mains, me font douter soudain de ma capacité même de lire - ce qu’on appelle lire: sentir des mots peser de tout leur poids de sens, sentir des phrases palpiter dans sa chair ». Je n’y étais tout simplement pas prête.
J'aurais mis 2 étoiles avant de lire le dernier chapitre... qui s'en mérite 1 à lui tout seul. J'avais l'impression qu'elle parlait de moi......... maudite marde....... aussi abri tempo mentionned 🥰