Il y a des années, à Moscou, certains me surnommaient kochtcheï. Ça les rassurait, je suppose, de me prendre pour une créature surnaturelle. Ça les empêchait de remettre leurs convictions en question. Ils sont morts. Tous. Aujourd’hui, à St-Pétersbourg, je suis la vourdalak de Vassily Aslanov. Ils me voient comme une monstruosité assoiffée de sang. Même aux yeux des criminels, l’horreur a des limites. Je m’en moque. Pour moi, la mort est un art et les cadavres, une matière première indispensable pour mes œuvres. Vassily est le seul à comprendre. Jusqu’à ce que sa fille, Eleyna, frappe à ma porte et me demande de lui apprendre mon monde.
Manon Elisabeth d’Ombremont a 23 ans et est étudiante en médiation culturelle à l’Université de Liège. Elle est une grande lectrice SFFF mais également de classiques littéraires, qu’elle dévore sans modération. Difficile pour elle de se choisir un modèle : elle puise son inspiration partout, mais plus particulièrement chez Pierre Pevel, James Barclay et Alexandre Dumas, ses auteurs favoris.
Depuis qu’elle a onze ans, elle écrit sur des plateformes rpg en ligne où elle créée des histoires et des personnages, le but étant d’interagir avec d’autres joueurs. L’écriture devient rapidement une passion, un exutoire. Elle va enchaîner les thèmes dans la veine fantastique : vampires, loups-garous, sorciers, démons, superhéros, dragons, mangas, faës… C’est avec la dark fantasy que le déclic se produit et c’est dans cette veine qu’elle publiera son premier roman : les Légendes Faës - la chienne de l’ombre. Lancée, elle continue avec une nouvelle gothique (Lune de Miel) et le Nechtaànomicon. Elle ne compte pas s’arrêter en si bon chemin et travaille actuellement sur la suite des Légendes Faës.
Bratva est ma première lecture issue de mes achats à la Foire du Livre de Bruxelles 2020. Ce livre est à des années-lumière de ma zone de confort. Pourtant l’autrice et blogueuse avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger quelques mots, a réussi à me convaincre par ses quelques mots empreints de vérité qu’elle a inscrits dans la dédicace : « Au fond, les pires horreurs sont humaines. » Quand des atrocités sont commises, les gens utilisent souvent le mot « inhumain ». Pourtant, seul cet être est capable de torturer physiquement comme psychologiquement l’un de ses semblables ou des animaux (sauf peut-être les chats à qui on a appris à jouer avec la nourriture).
Rayna est surnommée la vourdalak de la famille Aslanov. Elle sait qu’elle est différente, qu’elle est un monstre et elle l’assume entièrement. Depuis qu’elle a été prise sous l’aile de cette mafia russe, elle sculpte la mort dans les corps terrifiés. Pour elle, tuer est un art. Elle vit et jouit pour le meurtre bien fait jusqu’à sa rencontre avec Eleyna, la fille de son boss qu’elle sauve des griffes des Matven et qui lui demande une requête incongrue : elle souhaite être initiée à son monde. Un lien qui va ébranler Rayna au plus profond de son art et de son âme.
Ce roman est à part. Plongé dans l’univers de la pègre russe, celui-ci ne sert que de décor à une histoire bien plus psychologique, sombre et humaine. Ce qui le rend difficilement classable dans un genre littéraire classique. Si je devais choisir une boîte, je pencherais plus pour un style emprunté au théâtre : la tragédie. Sans l’emphase accompagnant ce type de récit. Il touche également à la romance érotique homosexuelle par la relation entre Eleyna et Rayna. Toutefois, il ne peut clairement pas être figé dans cette option même si leur relation est au centre de l’histoire. C’est elle qui modifie la perception de la tueuse et ébranle son train-train quotidien.
Le bouquin est divisé en courts chapitres à la fin desquels un changement de point de vue s’opère par la courte intervention d’un stalkeur se révélant vite être Vassily observant sa bête. La possessivité est au cœur de Bratva créant une sorte de triangle amoureux malsain caché dans l’ombre et dont Rayna ne se doutera qu’à la dernière minute. Elle est comme un poison s’insinuant dans la vie des protagonistes en leur infligeant les pires horreurs. C’est d’ailleurs, la révélation finale liée à ce comportement qui m’a bouleversé après une lecture qui se voulait plus distrayante qu’autre chose. J’aimerais ne pas trop spoiler sur ce point. Sachez juste qu’il aborde un thème que je dénonce en tant que femme.
La narration est basée sur le point de vue de Rayna. Cette psychopathe parle comme les gens normaux. Elle n’a pas de forte opinion si ce n’est sur les voyeurs assistant à ses spectacles mortuaires à la Divine Comédie et sur l’art de tuer. Si elle ressent facilement la peur de ses victimes, la psychologie humaine et ses relations ne sont pas son fort. Outre, tuer artistiquement, elle adore se droguer pour l’aider à visualiser ses futures œuvres. Suite à un trip avec Eleyna, elle va être troublée car elle s’est laissée aller à utiliser une méthode si peu conforme à ses habitudes qu’elle va se faire tatouer une larme bleue, au couleur de la chevelure de son amante, pour ce crime au lieu d’une rouge comme elle le fait pour chacun des êtres dont elle a pris soin.
Eleyna est difficilement cernable. Elle a l’air d’être la fille d’un chef de mafia un peu paumée qui demande de l’aide pour se défendre après son agression. Ses arrière-pensées restent secrètes jusqu’au bout. Elle semble instable car elle est à la fois capable de paniquer devant la violence des actes et de poignarder follement un homme par la suite.
La relation entre ses deux âmes est racontée à l’aide d’une plume simple et fluide similaire à l’esprit de la narratrice. La noirceur écrase dans les coins la faible lumière de ce monde où la pureté n’a pas sa place. La romancière n’hésite pas à décrire les scènes avec toute la violence et l’horreur dont l’humain est capable. Le sexe n’y est pas seulement sensuel mais est aussi teinté d’un aspect licencieux. Il porte bien sa notion de réservé à un public averti.
En bref, Bratva- Larme bleue est un roman déconcertant par son histoire oscillant entre plusieurs genres dont les traits principaux sont absorbés par la noirceur de l’atmosphère. Si je lisais cette œuvre sortant de mes préférences d’un œil curieux mais sans excitation particulière au début, ce que cachaient les intentions d’Eleyna m’a profondément touchée et révoltée. Une lecture dont on ne sort pas intacte.
Comme il est noté sur la 4ème de couverture, ce roman est destiné à un public averti. Il n'est pas à mettre entre toutes les mains, Manon ne dissimulant pas la violence, qu'elle soit physique ou psychologique. J'ai retrouvé avec plaisir dans Bratva la plume sombre de Manon, même si je l'ai trouvée moins poétique que dans les Légendes Faës. Le contexte de Bratva veut certainement ça aussi : nous ne sommes plus dans la fantasy, mais au sein de la mafia russe. Peut-être aurais-je aimé que les tortures de Rayna soient un peu plus poétiques, oui, comme elle les considère comme son art, ses oeuvres... C'est d'ailleurs peut-être la seule chose que je reproche à Bratva : ses descriptions. La description de Rayna au début m'a fait un peu tiquer, elle fait assez peu naturelle... Peut-être est-ce dû au fait que Rayna se décrit, ainsi que ce qu'elle porte, le tout à la première personne... mais ce n'est qu'un petit détail.
Les deux protagonistes nous emportent dans leur histoire sombre et malsaine. Il ne faut pas y chercher une jolie petite histoire où tout se déroule bien, à part la petite dispute et les quelques complications qu'on retrouve dans les romances. Non, Rayna et Eleyna ne font pas partie des gentils. Et on trouve là toute la beauté de leur relation, que je trouve presque plus naturelle que celle que l'on trouve dans les autres romances, crue, difficile, brisée, mais d'une certaine façon plus vraie. Moins artificielle que celles qu'on nous sert habituellement.
Cette histoire reste celle de Rayna et d'Eleyna, plus qu'une autre. On goûte à la vengeance et à la guerre entre différents clans de la mafia... mais au final, tout tourne autour d'elles. Jusqu'à la fin, même. Une fin surprenante, plus qu'ouverte, qui donne envie de savoir ce qui arrive à Rayna... mais d'un autre côté, est-ce que ça n'enlèverait pas du charme à l'histoire de le savoir? Est-ce que ça n'enlèverait pas à la tension continue que l'on trouve dans le roman, de donner une réponse? Au final, cette fin correspond bien à la montée en émotion, en adrénaline, menée du début à la fin, le climax du page turner.
Pour finir, je dirais que Manon signe là un autre très bon roman. On sent que sa plume a encore mûri, après les Légendes et Nechtaàn. Peut-être même le meilleur des siens que j'ai eu l'occasion de lire (il me manque juste le dernier tome des Légendes). Ce genre va si bien à Manon, j'espère qu'elle l'explorera à nouveau dans le futur !
Roman aux multiples visages, "Bratva" échappe à la classification, si ce n’est celle qui s’inscrit sur la quatrième de couverture "Réservé à un public averti". Lecture détonante, et surtout sanglante, que l’on doit à une jeune auteure belge, Bratva nous plonge dans l’envers du décor de la mafia russe.
Le récit s’ouvre sur Rayna, notre personnage principal, en pleine performance. Par performance, entendons-nous : face à un public médusé, elle exécute son œuvre macabre, c’est-à-dire la torture et l’exécution d’un ennemi de Vassily Aslanov. Le sang est son art, la barbaque sa peinture. Bratva est un récit empreint de violence, où pitié et morale n’ont pas leur place.
J'ai adoré relire manon après ses deux premières séries de romans, je n'ai pas trouvé mais c'est la réédition que j'ai lue par contre. Un univers toujours très sombre et très différent, particulièrement intéressant, dommage qu'il n'y ait qu'un seul roman dans celui ci ! Je m'en vais lire de ce pas les nouvelles Orléans !
Héroïne sociopathe très intéressante dans un cadre de cartels russes original. Un peu moins intéressée par Eleyna mais elle est un bon prétexte à une fin ouverte entre son père Vassily et Rayna.
En dehors de mes lectures habituelles, ce livre a donné une perspective bien rythmée pour casser mes habitudes. Comment transformer la violence en séduction, l'esprit torturé en émotions, et surtout comment prendre aux tripes les lecteuri.ces :-) ...
Efficace, bien guidé, je recommande ce livre à ceux qui se sentent capables de passer outre les scenes au sang froid qui y sont décrites et au développement de l'intrigue en générale qui est très bien amenée.
Le style de texte est aussi très fluide et qui laisse respirer, ce qui change de mes autres lectures francophones très psychologiques (biographies et psychologie) ou du 19e (Balzac...).