Johann Sfar illustre ici un texte de Douglas Kennedy destiné aux adolescents. Le travail éditorial est irréprochable - le livre est parfaitement agréable à manipuler, la traduction impeccable, sans une virgule de travers, et la ligne claire, légèrement tremblée de Sfar se prête exactement au projet de Kennedy.
Aurore est une pré-adolescente de 11 ans, autiste non verbale, mais communiquant grâce à sa tablette sur laquelle elle écrit très rapidement. L'aspect particulièrement intéressant ici est qu'Aurore entretient un univers imaginaire, dans lequel elle se réfugie à volonté, et où elle retrouve une amie imaginaire - la locution est utilisée telle quelle -, Aube, laquelle est également une alter ego. Cet univers onirique, malléable à volonté par Aurore, lui permet d'oublier le "Monde dur", où l'héroïne est néanmoins capable de revenir dès qu'elle le souhaite, pour "retourner aux problèmes". Cette idée selon laquelle la vie réelle serait source de problèmes à résoudre met très bien en avant ce qui nous est cliniquement rapporté, alors que les difficultés exécutives peuvent faire de la plus simple résolution de problème une tâche insurmontable. Cela renvoie également, à mon sens, à l'enjeu thérapeutique de méthode de résolution de problème comme d'une cible de tout premier plan.
Aurore est par ailleurs pourvue du pouvoir de lire dans la pensée d'autrui. J'aime là encore ce traitement, lequel rend assez bien compte de l'hyper-empathie que l'on retrouve très régulièrement chez les filles du spectre, et en porte-à-faut avec les carences de théorie de l'esprit beaucoup plus propres aux garçons. J'aurais néanmoins préféré un traitement moins caricatural.
Le récit est léger et vif, se lit sans difficulté ni déplaisir, et rend compte d'un intérêt et d'une compréhension émouvante de son personnage - dont je suis curieux de savoir où Kennedy les a puisés. Sa bifurcation, sur sa deuxième moitié, vers une intrigue policière... fragile, revendiquant lointainement Le bizarre incident du chien pendant la nuit, laisse sceptique sur sa vocation à faire suite ; le coup médiatique (Kennedy+Sfar) donne alors le sentiment d'être quelque peu trop marketé. L'ouvrage aura réussi son dessein néanmoins s'il donne matière à valorisation à toutes les lectrices qui pourront s'y reconnaître.