J'ai conscience qu'il serait bien barbant de se limiter à la création de fictions à base de guimauve, de paillettes et de nounours. Mais je vais être honnête, cette fiction-ci est vendue comme une romance, et je n'y crois pas une seule seconde. Je ne sais pas totalement si elle est considérée comme "dark", mais une chose est certaine pour moi, c'est qu'elle est glauque.
J'ai croisé quelques fans sur les réseaux qui affirment que la relation entre les deux protagonistes, Hazel et Darrow, ne peut être malsaine, puisqu'Hazel serait consentante du début à la fin. J'ai même lu certaines fans prétendant rêver de trouver leur Darrow. Pardon ?
Résumons la situation. Hazel a seize ans, c'est une adolescente, il s'agit encore d'une ENFANT. Sa seule famille est décédée sous ses yeux, elle a été maltraitée, battue pendant des années. Elle se retrouve recueillie par un pur inconnu. Hazel est donc une mineure vulnérable, fragile, perdue, dépourvue de tous ses repères, blessée, brisée, endeuillée. Même son fort caractère et sa résilience ne peuvent annuler ces faits. Comment peut-elle seulement consentir ? Je ne blâme pas son personnage, bien entendu. A mon sens, elle ne peut qu'être victime de Darrow. A son âge, avoir un crush sur quelqu'un de plus âgé n'a rien de surprenant, ni forcément de malsain. Mais on ne peut en dire autant pour ce que "ressent" Darrow en retour, qui détient une autorité, un pouvoir sur Hazel, non seulement parce qu'il est âgé de douze ans de plus que l'adolescente, mais parce qu'il est son tuteur légal, qu'il l'héberge, qu'elle dépend financièrement de lui, qu'il a tout sous contrôle.
Je ne vois pas en quoi il s'agit d'une romance. Darrow est un prédateur, en plus d'être une parfaite représentation du stéréotype de l'homme sombre, virilement brisé, qui soit disant cache un cœur en mousse sous ses allures de pierre. Évidemment, il est également riche et sexy - cette "histoire d'amour" plairait-elle autant aux fans si ces deux derniers adjectifs ne s'appliquaient pas à son personnage ? Je suis convaincue que non. Mais ne vous inquiétez pas, il a beau tout avoir pour lui, certains de ses aspects, comme son don de sexualiser une mineure, sont cependant assez réalistes et fidèles à la gente masculine lambda : il est incapable de se faire à manger tout seul, se repose sur tous les personnages féminins qui l'entourent pour tout et n'importe quoi, et attend d'être "sauvé" par sa copine, soit une gamine de seize ans ("Je compte sur elle. Pour apaiser ma peine. Pour me réparer.") ou encore d'aller se toucher devant les client.es de son club libertin ("Cet endroit m'a apporté de la lumière quand je me noyais dans les ténèbres, m'a prouvé que je pouvais encore avoir une place sur cette planète malgré mes nouvelles limites.") plutôt que d'aller consulter chez des psy. Ew. Si même les hommes fictifs supposés faire rêver sont des déchets, on est pas sorties de l'auberge.
Oui, j'ai vraiment une dent contre son personnage. On pourrait faire tout un bingo ou créer un jeu d'alcool autour des chapitres dont il est le narrateur : buvez dès que sortent les mots "ma queue" ou dès qu'il sexualise Hazel en mentionnant ses formes ! (Spoiler : vous serez probablement torché.e au bout du dixième chapitre, et il y en a quatre-vingt-douze.)
Certaines phrases ou termes employés lors de sa narration sont tout bonnement... ignobles et me font vraiment douter que l'autrice qui est derrière son personnage souhaitait seulement le faire passer pour un homme banalement amoureux, voyez donc : "je finis toujours par trébucher dans son vagin" PARDON ???? PHYSIQUEMENT, C'EST POSSIBLE ? OUPS, PARDON, J'AI GLISSÉ ? ; "J'abuse de son corps" le choix du verbe parle de lui-même ; ou encore quand Darrow explique de manière sarcastique avoir offert un voyage à ses domestiques pour les remercier et "Absolument pas pour profiter d'elle" [Hazel], ou même toutes les fois où il affirme que l'adolescente lui appartient.
Vraiment, il me répulse. Mais le problème est bien là : il ne semble pas du tout avoir été écrit pour dégoûter, à moins que je sois à côté de la plaque et n'aie rien compris. Il s'en sort à chaque fois, et les fans veulent être à la place d'Hazel, lâchant des "Darroooooww" accompagnés d'emojis aux yeux en cœur sur les réseaux sociaux. Il a certes conscience que ce qu'il fait est mal et qu'il est immoral, mais s'en moque, et lutte à peine contre ses pulsions. Quelques personnages sont opposés à ce "couple", mais cèdent et pardonnent bien rapidement.
Et si l'éphébophilie n'est pas glorifiée dans ce livre, elle est clairement "romantisée", minimisée, et les quelques fois où Darrow qualifie Hazel de "nymphe" ne peuvent que faire écho à Humbert Humbert, personnage principal et narrateur non fiable extrêmement glauque qui sexualisait les jeunes adolescentes en les surnommant "nymphettes", dans le roman Lolita de Nabokov. Est-ce une pure coïncidence ?
Je vais arrêter là pour le personnage de Darrow, qui me permet d'enchaîner sur le fait que si ce roman ne m'a pas plu, c'est également car la sexualité et les scènes érotiques ont une place bien trop importante à mon goût, et vu la différence d'âge et le contexte, je ne pouvais qu'être mal à l'aise lors de ma lecture.
Ceci dit, je ne peux nier que le rythme est plutôt bon bien que le livre soit long, et que les plumes des deux autrices s'accordent agilement ensemble. On sent que Smys et Pierce se comprennent et s'entendent, et même si j'ai préféré les chapitres dédiés à Hazel, non seulement parce que je n'ai pas réussi à apprécier (ou apprécier détester) Darrow, mais aussi grâce à la plume de Pierce, je ne peux que féliciter la fluidité avec laquelle on parvient à passer d'un chapitre écrit par l'une à un chapitre écrit par l'autre.
M'est avis qu'il est dommage que l'intrigue n'ait pas plus tourné autour de la secte dans laquelle a grandi Hazel (je viens de terminer le roman et je me souviens seulement qu'on y faisait du yoga et de la méditation... un peu léger pour une secte), cela aurait peut-être permis de lui offrir une dimension plus intrigante ?
Les deux autrices compétentes avaient donc un bon potentiel et de bons éléments à exploiter si l'on voulait tomber dans le sombre : une secte, une relation interdite, le mec ténébreux charismatique et sa proie vulnérable, du malsain punissable. Mais la route de la romance se voulant impossible mais qui finalement a lieu comme si de rien n'était a été empruntée... Quitte à lire une histoire glauque, j'aurais sans aucun doute préféré que Darrow soit écrit comme étant le méchant plutôt que comme le héros sauveur et sauvé, romantique et sensuel. Que tout ne soit pas excusé, qu'Hazel se rende compte qu'elle a été manipulée par un adulte ayant une emprise sur elle, voire qu'elle cherche à se venger..
Dommage...
(ps : les ados de nos jours utilisent-ils encore facebook ? j'en doute)