Mon commentaire risque d'être moins élogieux que les précédents (et j'avoue avoir du mal à comprendre ce qui séduit dans ce livre.) Je laisse cependant le soin aux lecteurs curieux de comparer ma critique avec les trois chapitres gratuits que vous pourrez trouver sur le compte wattpad de l'autrice. Vous pourrez ainsi vous faire votre propre avis, tant sur le livre que sur ma critique.
Je n'ai pas aimé ce livre. Du tout. Je ne l'ai même pas lu jusqu'au bout. Arrivé à la moitié du roman, je me suis résignée à le feuilleter pour en venir à bout. Je l'ai vécu comme l'une de mes pires lectures depuis très longtemps et je vais tenter d'expliquer ce qui m'a dérangé.
" Tant qu'il le faudra " n'a pas de structure narrative, pas d'enjeu principal ou d'intrigue à laquelle se raccrocher. Le lecteur papillonne de personnage en personnage, sans trop savoir pourquoi il devrait s'y attacher ou se sentir impliqué. Le point commun entre chacun d'entre eux est OhMag, mais le le magazine lui-même n'est pas un enjeu suffisamment mis en avant pour intéresser les lecteurs. On suit donc les histoires de coeur des héros plutôt que l'histoire d'une association ou d'une collaboration autour d'un projet. Le tout ressemble un peu à un soap opera, mais sans qu'une véritable intrigue pour tenir le lecteur en haleine.
En parlant de soap opera, le livre donne l'impression d'avoir été écrit comme une série plutôt que comme un roman. Les règles d'écriture d'un récit ne sont pas respectée (l'incipit, par exemple, ne rend pas compte de l'ambiance ou du projet d'écriture. Il fait même l'exact inverse.) Non seulement il manque une intrigue, mais il y a également des problèmes de style, de rythme et de caractérisation fondamentaux. Dans les problèmes de rythme les plus évidents (et ceux qui ne sont pas liés à l'absence d'une vraie structure), on peut noter le découpage des chapitres, dont la fin est souvent abrupte et peu judicieuse. Il manque toujours une petite conclusion. On a l'impression de s'arrêter dans l'histoire comme on s'arrêterait au milieu d'une phrase. Les échanges épistolaires (numérique devrais-je dire) retranscrits dans le livre cassent aussi le rythme de lecture à mon sens.
Le style est également un gros point noir. De même que le livre ne raconte rien de particulier, la narration est très plate. Comme il n'y a pas de structure et donc, pas d'éléments essentiels à l'intrigue, les narrateurs ne peuvent se focaliser sur quelque chose d'important, ce qui explique que la narration se disperse, s'accroche à des détails sans intérêt et s'avère parfois très ennuyante. Les descriptions sont factuelles mais très longues et précises. Elles contiennent beaucoup de détails inutiles à la compréhension de l'histoire. Le style est trop plat pour établir une ambiance : il y a très peu de figures de style ou de structures syntaxiques variées. On a le sentiment que l'autrice voulait donner une vision cinématographique / graphique des scènes, mais un roman ne s'écrit pas comme un film, une bande dessinée ou un manga.
Qu'en est-il des personnages alors ? En l'absence d'une structure narrative solide, on pouvait espérer des personnages bien campés et avec une vraie profondeur psychologique, pour rattraper le tout et accrocher le lecteur. Malheureusement, les personnages sont souvent clichés, très horripilants, et ce caractère souvent insupportable n'existe que pour leur permettre d'évoluer. Donner des défauts ou des faiblesses à un personnage ne doit pas le rendre antipathique pour autant. On a l'impression de lire une retranscription d'une télé-réalité et je dois dire que c'est très difficile à lire pour qui déteste ce genre.
J'ajouterai qu'on m'a donné à plusieurs reprise des raisons de penser que l'autrice n'était pas si féministe qu'elle le prétendait dans sa manière d'écrire certains personnages. Je vais parler de l'incipit et de ce qu'il dit de Prudence pour illustrer mon propos.
Dans un roman, l'incipit (premiers paragraphes ou premières lignes du récit) doit donner le lieu, l'époque, le ton, le contexte, présenter les personnages et le propos de l'histoire. Et voilà que dans un récit prétendument féministe et pro-LGBT+, Prudence, premier personnage que nous rencontrons, est présentée dès les premiers chapitres comme une jeune femme très féminine (on insiste beaucoup sur son apparence, sa jupe, ses talons, ses ongles manucurés, jusqu'à la marque de verni qu'elle utilise, ce qui suppose que tout cela a de l'importance pour elle. Sa manucure accapare à elle seule tout le premier paragraphe). Elle est douce, timide et maniaque à l'extrême. Nous ne savons rien d'autre d'elle (si : son orientation sexuelle, mais une orientation sexuelle n'est pas une personnalité). Prudence, en deux chapitres, n'est donc présentée comme rien d'autre qu'un cliché misogyne.
Ajoutons qu'elle a des réaction tout à fait étonnante venant d'une jeune adulte. Par exemple, lorsqu'elle rencontre Harry pour la première fois, elle le voit dans un pull gryffondor et décrète qu'elle ne pense pas pouvoir s'entendre avec lui parce que "Y a-t-il plus ennuyeux qu'un gryffondor ?"
Personne de plus de dix ans d'âge mental ne peut se faire se genre de réflexion. Quand on voit un fan d'Harry Potter avec un tee-shirt d'une maison de Poudlard, on se dit simplement qu'il est fan d'Harry Potter. Les maisons de Poudlard sont elles-mêmes très réductrices. Personne ne pense que quelqu'un associé à gryffondor a une personnalité qui se résume à trois traits de caractère.
Dans les autres détails sur les personnages, parlons de Min-Jae qui est décrit comme un stéréotype d'idol coréen (physiquement, il rappelle un membre des BTS), un personnage assexuel a une romance comme chaque personnage (parce qu'on ne peut pas trouver le bonheur sans avoir une vie sexuelle et amoureuse visiblement !), un autre personnage (autrice wattpad) ressemble à un self-insert sans grand intérêt…
Le texte semble avoir été écrit pour mettre en avant des personnages chers à l'autrice, qui ne s'est pas donnée la peine de trouver une intrigue à son oeuvre. Sans intrigue, les personnages sont fades. Le style ne vient pas rehausser tout cela. C'est donc une très grosse déception.
Il existe des livres Young Adult et jeunesse (bons ou moins bons) qui parlent bien mieux des minorités LGBT+ : Des mensonges dans nos têtes, La sirène et la licorne, Love Simon, Dante et Aristote, Et ils meurent tous les deux à la fin, Eclat d'âme, Le mari de mon frère… Je pense que la diversité est une bonne chose, mais la diversité seule ne fait pas un récit. Un roman n'est pas outil militant dans lequel on peut fourrer autant de minorités que possible comme si c'était un gage de qualité. Akatta (qui est pourtant une bonne maison d'édition, mais une maison d'édition de mangas et non de romans) aurait dû demander à l'autrice de retravailler le texte pour lui donner plus de consistance, pour améliorer le style et pour nuancer les personnages. Un livre n'est pas un manifeste de moralité. Ce n'est pas parce qu'il a de bonnes intentions qu'il est bon et celui-ci avait trop d'ambition pour ce qu'il avait finalement à raconter.
Mon sentiment est qu'une fois encore, les éditeurs se sont laissé tenter par l'appel d'un succès wattpad. Je doute que ce livre ait été publié si son autrice n'était pas déjà connue (comme souvent, malheureusement.) Ça n'est pas une question de minorité mais de qualité. On est en droit d'attendre mieux d'un livre publié et vendu.