L’aîné des orphelins : Témoignage traumatique du génocide rwandais.
L'aîné des orphelins est au génocide rwandais ce que sont L'Opium et le Bâton, et Voyage au bout de la nuit à d'autres massacres, à savoir, un témoignage historique magnifiquement bien écrit, poignant, et surtout, qui remplit avec le plus grand succès le dessein de son écriture : Marquer à jamais la mémoire de l'Homme.
La mémoire est en effet un terme clé, puisque c'est dans le cadre d'une résidence d'écriture organisée au lendemain du génocide rwandais en réaction au mutisme littéraire de l'Afrique face au génocide. "Rwanda : écrire par devoir de mémoire" est cette résidence ayant réunis de célèbres auteurs africains tel que Diop ou Waberi pour témoigner de l'hécatombe rwandaise. C'est dans ce contexte que L'aîné des orphelins est né.
Le récit se situe cinq ans après le génocide rwandais, en 1999. Faustin Nsenghimana, « l’aîné des orphelins », un garçon de 15 ans vient d’être condamné à mort. En attendant son exécution dans une des cellules surpeuplées d’une prison de Kigali, au Rwanda, il nous livre les souvenirs de ses cinq dernières années, comme ils lui viennent à l’esprit, sans leur donner un ordre particulier ou chronologique. Il raconte les signes avant-coureurs du génocide, les croix rouges peintes sur les maisons des Tutsis, les massacres, les réfugiés, les soldats, le chaos dans Kigali, la prison.
N.B : Je me réserverais de citer des extraits du roman dans l’analyse suivante, sauf en cas d’extrême nécessité. Le but n’est évidemment pas de vous gâcher sa lecture.
Procédés scripturaires :
I - Spatialité
« L’espace constitue une des matières premières de la texture romanesque. Il est intimement lié non seulement au point de vue, mais encore au temps de l’intrigue, ainsi qu’à une foule de problèmes stylistiques, psychologiques, thématiques qui, sans posséder de qualités spatiales à l’origine, en acquièrent cependant en littérature comme dans le langage quotidien »
Jean Weisgerber, L’espace romanesque, Ed. L’âge d’homme, Lausanne, 1999, p.19.
D’après les descriptions qui en sont faites, la prison apparait d’emblée comme un espace clos, asphyxiant, écrasant, et des plus précaires. Faustin a alors recours à ses souvenirs pour tenter de fuir la réalité angoissante de la prison. Il s’y réfugie, comme une échappatoire. C’est là que la magie de la double spatialité close opère, car l’ensemble des événements qui semblent revenir à Faustin en mémoire, se déroulent inexorablement dans des lieux non moins clos et précaires et que celui de la prison, tels que le bar, le « QG », l’orphelinat ou l’église. Premier signe traumatique par excellence. Fuir est impensable, impossible. Le corps comme l’esprit sont tous deux condamnés. La liberté et la grâce sont bannies même du domaine des songes.
II - Temporalité
« Quand on s’est terré autant que je venais de le faire, impossible de se souvenir ! L’image n’était pas bien nette : trop de fantômes et de zones d’ombres autour de lui, et la nature renvoyait de telles couleurs qu’on se serait cru dans un autre monde. » (p.16)
Au-delà de l’aspect onirique et cauchemardesque des descriptions mémorielles, un autre signe du trauma est manifeste : L’amnésie. Catharsis et ineffable vont ici de paire. Catharsis parce que la psyché peut délibérément recourir à l’amnésie pour des raisons thérapeutiques, tant les souvenirs peuvent-être funestes pour l’esprit. Ineffable ou indicible pour et par l’horreur et le désastre que ces derniers représentent. Dans les deux cas, la mémoire doit s’effacer de manière partielle ou complète.
III - L’oralité
L’aîné des orphelins est sans conteste un pilier majeur de la littérature africaine moderne. Et comme toute fiction africaine qui se respecte, elle a sa part d’oralité, présente ici par le biais de certaines formes : La proverbialisation, les mythes, la figure du sorcier, les prophéties. Cet aspect oral est bien entendu tout sauf fortuit. Il enduit le récit d’un aspect authentique, local, dans un souci de rigueur réaliste.
IV - L’humour et l’ironie
De même que le recours à la voix enfantine pour son caractère innocent, l’humour et l’ironie ont pour principal but de dédramatiser le tragique. Je me passerais d’analyse ici, et vous laisse juger par vous-même avec un extrait.
Faustin est jugé pour l’assassinat de son meilleur ami qu’il avait surpris en train de violer sa sœur. Dialogue entre Faustin et le juge :
« - Vous, si je couchais avec votre sœur, vous me feriez bien ce que j’ai fait à cette pourriture, non ? L’Honneur de la famille, ça ne se discute nulle part au monde, en tout cas, pas chez les Nsenghimana !
Certains rigolaient, d’autres applaudissaient. Bukuru me tirait nerveusement par la chemise en me faisant des gestes affolés. Quant à Claudine, son visage perlait de sueur, elle était au bord de l’évanouissement. Moi, j’étais fier de moi.
- C’est toi qu’on juge, Faustin, certainement pas le monde entier ! dit le troisième juge en s’étranglant de rage.
- Dis, moi Faustin, continua le deuxième juge, dans ce fameux QG, vous n’étiez pas que des petits saints si l’on en croit Tatien. Tu as bien couché avec des filles là-bas, je veux dire, les sœurs des autres, et personne, que je sache, ne t’a logé de balle dans le ventre ! …
- Justement, c’était les sœurs des autres ! » (p. 135, 136).
V - La subversion au service du témoignage
Subversion est synonyme de transgression. Transgression des normes scripturaires sous toutes ses formes (Bienséance, Chronologie, Linéarité, etc.) Un écrit subversif est n’est pas un écrit ordinaire, c’est un écrit qui transcende le banal, pour provoquer, pour choquer, pour marquer au fer rouge. Dans l’aîné des orphelins, Menenmbo n’y va pas de main morte en employant les techniques subversives suivantes pour faire de son roman un témoignage fidèle à la cruelle réalité du génocide :
1. La mort : Le lexique omniprésent de la mort laisse planer sur le lecteur un sentiment d’insécurité, cette impression que la mort est réellement aux aguets, partout et à tout moment. C’est dans une optique réaliste que l’écrivain choisit de créer ce lien précaire entre le lecteur et sa diégèse. De ce fait, Le lecteur est immergé en pleine atmosphère génocidaire.
2. L’abject : Le vocabulaire de l’abject dans toute sa crudité et son obscénité. Le lecteur ne peut rester indifférent face à la cruauté des conditions d’existence lors d’un génocide. Maladies, prostitution, viols de masse, massacres, absence de toute notion d’hygiène ou de morale, etc. Attention, âmes sensibles, s’abstenir :
« Agide, qui partage ma natte, a les couilles en compote. Quand la lumière du soleil arrive à percer les lézardes du mur, on peut voir ses boules qui flottent dans le pus et les vers blancs qui grouillent entre les jambes. » (p.22)
« La puanteur des caniveaux où, au fil des jours, la pisse des ivrognes et des putes avait surpassé en volume le sang coagulé et la cervelle gluante des cadavres. » (p.47)
3. L’obscène : Les descriptions des actes sexuels et autres langages du corps se font également sans pincettes. Pour cause, il s’agit là d’une facette du génocide trop peu évoquée sur laquelle l’auteur se doit d’insister. Les viols collectifs en toute liberté ne sont pas autant mentionnés que les massacres, et pourtant, c’est toute génération d’orphelins qui succèdera aux génocides. Un séisme social aux dégâts incommensurables.
Conclusion :
Faustin est-il victime ou bourreau ? L’aîné des orphelins aborde la même problématique soulevée par Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma, traitant des enfants terroristes. La notion d’innocence est complètement annihilée lors d’un génocide, et les enfants continuent à en payer le prix même en post-génocide par leur illégitimité majoritaire. Les crises spatio-temporelles qui tissent le fil narratif du roman sont représentatives du déséquilibre social et psychique affectant les victimes du génocide. Tierno Menenmbo nous livre un parfait témoignage, avec un réalisme sans pareil des cruelles conditions du génocide rwandais. Vous n’en sortirez pas indemnes.