J’ai acheté ce roman sur une brocante en voyant au résumé que le personnage principal était intersexe, et grandissait dans une communauté libertaire. Je m’intéresse beaucoup aux alternatives à la société !
J’ai été très déçue par l’écriture, et ce pour plusieurs raisons :
- Point de vue interne raté : à plusieurs reprises, la narratrice, Farah, raconte des évènements arrivés à d’autres avec un niveau de détail incohérent. Notamment, elle raconte une anecdote de l’enfance de son père. Vu que son père et elle ne se parlent jamais de toute l’histoire, il parait déjà absurde qu’elle ait connaissance de cette anecdote. Mais même s’il l’avait fait, ça n’aurait pas été avec un tel niveau de détails. On pourrait se dire qu’elle invente, mais la manière dont c’est présenté ne donne pas du tout cette impression. C’est comme si le roman avait été écrit initialement en point de vue omniscient, et que l’autrice avait changé d’avis en cours de route pour en faire un livre écrit à la 1e personne
- Dissonance entre ressenti et ce qui est dit : Farah dit à plusieurs reprises qu’elle aime son entourage, qu’ils sont bienveillants, qu’ils l’aiment d’une manière douce. Des personnages secondaires louent la bienveillance de Farah.
Farah est l’une des narratrices la plus haineuses que j’ai jamais lues. Peut-être même la plus haineuse. Elle déborde de mépris envers les personnes qui l’entourent, non seulement dans le choix des traits et évènements qu’elle souligne, mais aussi dans son vocabulaire général. Elle présente constamment ses parents comme des débiles mentaux, des attardés (avec ces termes). Une personne bienveillante n’aurait pas insisté sur ces traits-là, ne les aurait peut-être même pas relevés comme les aspects les plus importants de leur personnalité. J’avais du mal à la croire lorsqu’elle parlait de son amour pour les personnages sur lesquels elle crache h24 dans sa narration. Je n’ai pas ressenti le moindre amour de sa part.
Le problème principal de ce roman, à mes yeux, c’est qu’il n’a aucun recul. On a le point de vue de Farah sur sa situation, et des réactions extérieures. Farah considère que sa communauté était bienveillante, quoiqu’avec des défauts, comme toutes les communautés, et que le dirigeant de cette communauté est une personne géniale, quoiqu’avec des défauts. Le monde extérieur considère cette communauté comme une secte et le leader comme un gourou pervers. La fin ne tranche pas à ce sujet, Farah est toujours du même avis, et réfléchit à fonder sa propre communauté.
Quel est le problème de cette situation ? En fait, l’interprétation est laissée au lecteur. Un lecteur peut se dire « Farah a raison ! C’était parfaitement ok pour le gourou de 50 ans de coucher avec elle quand elle en avait 15, être végétarien est une bonne idée, se tenir loin des ondes et d’internet aussi, et dé-tabouiser le sexe, c’est important ». Ou alors, le lecteur peut se dire « c’est une horrible secte, les queer et les handicapés sont vraiment malveillants et pervers, le sexe c’est mal, et les végétariens sont horribles. » D’autres pourraient avoir un avis entre les deux… qu’est-ce qui va faire que les lecteurices vont pencher vers l’une ou l’autre option ? C’est leur propre opinion. Les homophobes penseront que ce qui n’allait pas dans cette communauté, c’était que les personnages étaient queer. Les carnistes seront confortés dans leur opinion que le végétarisme est dangereux. Les personnes qui sex-shament penseront que le problème, c’était les relations libres et sexuelles. Les validistes, que c’était courir à sa perte que de regrouper des personnes handies au même endroit. Les féministes, que le gourou était un prédateur pédophile. Ce livre ne fera changer personne d’avis sur un enjeu social : il les conforte dans leurs opinions. Les critiques encensent ce roman comme un réflexion osée, mais personnellement, je pense qu’il est d’une grande vacuité et d’une grande inutilité.
Et ça, c’est seulement pour l’intrigue principale ! Il y avait en plus de multiples mini-passages qui n’étaient pas seulement inutiles et creux : ils étaient agressifs et dangereux.
Pour donner un exemple : Farah raconte que dans la classe de son père, il y avait un enfant avec un « retard mental » (elle le dit plus méchamment, bien sûr). Un jour, il fait un arrêt cardiaque et on découvre qu’il planifiait d’attaquer l’école avec une bombe.
A quoi sert cette anecdote ? Narrativement, à rien. Elle n’est jamais évoquée par la suite. Farah n’y repense plus. Ça a juste servi à montrer les personnes handicapées mentales comme dangereuses. A montrer que c’était bien que cette personne soit morte. C’est de la violence gratuite de la part de l’autrice.
Pour citer les aspects que j’ai trouvés « pas trop mal » :
- Le fait que les personnages parlent de sexe de manière décomplexée. Le consentement n’est pas extraordinaire, et j’étais franchement dégoûtée par l’attitude du gourou, mais le fait que les personnages se promènent nus sans gêne, discutent de sexe sans tabou, ça, je trouvais ça vraiment cool. Je trouve extrêmement pénible toute la gêne autour des relations sexuelles. Les gens adorent ça, mais en ont honte et en parlent par périphrases… ici, ce n’est pas le cas, on appelle un clitoris un clitoris.
- La tentative de montrer que la communauté n’était pas parfaite, par le biais de son exclusion des migrants. Je dis « tentative », parce que c’est très bref, et que la narratrice qui dénonce ce biais est elle-même raciste, donc c’est très bancal (utilise le terme « n**** », hypersexualise un mec noir, change d’avis sur sa volonté de l’aider en fonction de son envie de coucher avec lui, se moque du fait que le seul membre noir de la communauté a une maladie de la peau, etc, etc)
- Le questionnement de genre de Farah m’a vraiment parlé
D’autres éléments en vrac :
- Je me suis vraiment ennuyée à partir du tiers. Il se passe quasiment rien
- La représentation queer est assez inégale. Les questionnements de genre de Farah m’ont vraiment parlé, et l’intersexophobie qu’elle vit me parait ancrée dans le réel (j’ai lu des témoignages en ce sens). Cependant, cette intersexophobie n’est pas du tout dénoncée comme telle ! Elle est parfois un peu critiquée, mais comme le reste, ça reste libre à l’interprétation des lecteurices. Que Farah désigne sa grand-mère comme sa « grand-mère LGBT » est perturbant, et sa grand-mère étant plutôt dans la catégorie « lesbienne ciscentrée », assez inexact.
Bref, une lecture désagréable, et un livre médiocre.