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292 pages, Paperback
Published November 27, 2020
multiples pratiques d’écriture inclusives, démasculinisantes ou déconstructivistes employées dans ce livre reflètent la richesse de ce champ de réflexion dans la recherche féministe. Une uniformisation aurait artificiellement clos et arrêté ce vaste champ d’expérimentation stimulant et prolifique.
p. 13 « Introduction »
D’autres textes qui nous sont chers n’ont pas pu être inclus dans ce volume faute de moyens pour la plupart (trois demandes de subventions ont été refusées avec des arguments parfois décourageants), mais aussi pour des raisons de harcèlement sexiste au travail (dans un laboratoire de recherche en France) : pour cette raison, un autre texte n’a jamais pu être écrit. Comme ces absences nous peinent, nous avons choisi de partager ces expériences qui sont habituellement tues dans notre profession.
p. 18 « Introduction »
Comment expliquer la soumission volontaire de la plus grande partie de la société à un régime qui l’exploite ? La même question se pose pour l’ordre capitaliste, hétérosexiste et raciste. Et l’une des réponses à cette question, c’est le nationalisme. L’idéologie de la nation permet de construire cette glue, cette cohésion qui laisse toustes les citoyen⋅nes d’un pays accéder un peu au sentiment de supériorité de par l’appartenance à la nation, supériorité à l’égard des personnes non citoyen⋅nes au sein du pays, et supériorité culturelle dans la compétition des nations les unes contre les autres. L’idéologie nationaliste a en commun avec l’ordre hétéropatriarcal de la famille bourgeoise qu’ils se donnent tous les deux un air ancien et traditionnel bien qu’il s’agisse en réalité d’idéologies modernes et donc plutôt récentes (Anderson, 1983). La place de la femme dans l’idéologie nationaliste est complexe car en même temps que « la » femme est vénérée comme ressource procréatrice des nouveaux⋅elles citoyen⋅nes et passeuse de la culture nationale, « les » femmes représentent, du fait même de ces « qualités », la vulnérabilité d’une nation. C’est ainsi qu’elles deviennent la première cible des violences de guerre.
p. 47 « Les critiques queers/féministes de l’État » de Cordelia Möser et Marion Tillous
En dehors de ces îlots, l’échelle locale est la plus difficile à affronter, surtout pour les queers mais aussi pour beaucoup de femmes. Car c’est précisément l’impersonnalité d’une loi ou d’une circulaire législative qui permet de changer les normes traditionnelles. Les structures hétéropatriarcales ressemblent en quelque sorte aux forces de l’ordre : elles se présentent à vous en bloc comme l’expression du rapport de force de l’État. Or si vous les confrontez en tant que telles, si vous essayez d’exprimer votre désaccord avec les politiques de cet État ou déjà avec ce rapport de force tout court et que – imaginons-le pour un moment – vous saisissez une pierre pour la lancer contre l’État qui se présente à vous sous cet(te) (uni)forme, une magie s’opère : le rapport de force impersonnel sur lequel vous avez jeté votre pierre se transforme miraculeusement et sous vos yeux en humain vulnérable. Soudainement, le policier que vous avez blessé ne représente plus que lui-même, alors qu’il y a une seconde encore il représentait l’État. De la même manière, le rapport hétéropatriarcal connaît des formes d’expression qui sont médiées par les individu⋅es et se jouent par conséquent aussi – entres autres – au niveau interpersonnel : ainsi au moment où vous pensez frapper le patriarcat en vous en prenant à votre amoureux qui refuse le partage des tâches domestiques, qui vous force dans une dépendance ou à consentir à des situations que vous rejetez, il se transforme en un individu qui se sert de ce pouvoir (qui est plus grand que lui), car il n’a peut-être pas beaucoup d’autres ressources. D’ailleurs il a sans doute eu une enfance difficile et il est peut-être discriminé dans d’autres rapports sociaux dans lesquels vous êtes privilégiée. C’est sur cet écart entre rapport de domination structurel et incarnation dans des individu⋅es que les masculinistes jouent lorsqu’ils coupent la moindre dénonciation féministe par le fameux « tous les hommes ne sont pas comme ça ». Il est vrai que tous les hommes ne sont pas pareils, néanmoins des inégalités et injustices structurelles existent, ce que les masculinistes cherchent à occulter lorsqu’ils brandissent cet argument.
p. 79 « Les critiques queers/féministes de l’État » de Cordelia Möser et Marion Tillous
Et c’est bien à partir du moment où le débat sur le harcèlement sexuel se vide de tout contenu politique et se focalise sur les questions de déviance sociale et de sécurité publique que l’État égyptien se rallie officiellement à la cause : en 2010, la ministre de la Famille participe à une marche « pour un Caire sans violence et sans harcèlement » sur le campus de l’université du Caire, et le National Council for Women fait rapidement ses premières déclarations publiques en ce sens. Organisée autour de la figure du « voyou », la lutte contre le harcèlement sexuel semble offrir au régime de Moubarak un alibi de taille pour poursuivre les arrestations massives, les intimidations et l’éviction des classes populaires du centre-ville du Caire. L’adhésion progressive de l’État égyptien à la lutte contre le harcèlement sexuel doit ainsi se penser, non pas en termes de victoire féministe, mais bien d’opportunisme sécuritaire.
pp. 167-168 « Les politiques du genre de l’État égyptien » de Perrine Lachenal