Du genre autobiographique, on connaissait les récits sans enquête et les ego-histoires de " grands hommes " ; dans les sciences sociales, les enquêtes sur des proches tenus à distance par l'effacement de soi. Renouant avec l'ambition d'une sociologie sensible et réflexive, Rose-Marie Lagrave propose un nouveau type de socioanalyse : l'enquête autobiographique. Ressaisissant son parcours en sociologue et en féministe, elle remet en cause les récits dominants sur la méritocratie, les stéréotypes associés aux transfuges de classe, le mythe d'un " ascenseur social " décollant par la grâce de talents ou de dons exceptionnels. Cet ouvrage retrace une migration sociale faite de multiples aléas et bifurcations, où domination de classe et domination de genre s'entremêlent : le parcours d'une fille de famille nombreuse, enracinée en milieu rural, que rien ne prédestinait à s'asseoir sur les bancs de la Sorbonne puis à devenir directrice d'études à l'EHESS, où elle croise notamment les chemins de Michelle Perrot, Françoise Héritier, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Mobilisant un vaste corpus théorique et littéraire, Rose-Marie Lagrave ouvre sa malle à archives et la boîte à souvenirs. De ses expériences de boursière à ses engagements au MLF et sa pratique du métier de sociologue, elle exhume et interroge les traces des rencontres qui l'ont construite. Parvenue à l'heure des bilans, cette passeuse de frontières et de savoirs questionne avec la même ténacité la vieillesse et la mort. Contre les injonctions de " réussir " et de " rester soi ", ce livre invite à imaginer de nouvelles formes d'émancipation par la socioanalyse : se ressaisir, c'est acquérir un pouvoir d'agir, commun aux transfuges de classe et aux féministes, permettant de critiquer les hiérarchies sociales et de les transgresser.
Rose-Marie Lagrave a grandi au sein d'une famille nombreuse catholique dans la campagne normande. Elle doit surtout à ses instituteurs, au village, d'avoir pu aller au lycée de Caen, puis se tourne vers la sociologie, presque par hasard, pour être certaine de pouvoir partir étudier à Paris. Étudiante-salariée, maman jeune, elle se politisera peu à peu. Elle entre à l'EHESS "par la petite porte" et elle y fera carrière "en oblate".
Un beau travail de réflexion sur son propre parcours, mené avec une rigueur professionnelle qui donne envie de se plonger dans d'autres livres de l'ample bibliographie. Témoignage personnel, mais qui n'oublie jamais l'époque dans laquelle il s'inscrit. Fidèle bourdieusienne, elle n'oublie jamais non plus les habitus de chacun.
L'ouvrage se termine sur des pistes de réflexion sur l'étude de la vieillesse dans une perspective féministe, un sujet qui me semble d'une grande richesse.
La 1ere partie, qui relate son enfance et son adolescence, sa famille et l'impact de la religion dans son éducation, est celle que j'ai préféré car je l'ai trouvé assez accessible.
Ce n'était pas le cas de la deuxième partie sur sa vie professionnelle que j'ai trouvé très longue et un peu ennuyeuse car ultra détaillée. Cette partie m'a semblée assez complexe pour qui ne connaît pas les arcanes du monde universitaire des sciences sociales, et certains passages s'adressent peut-être à une certaine élite universitaire (chose que la narratrice soulève d'ailleurs au sujet de ses propres recherches sur les femmes rurales).
La dernière partie, sur la vieillesse, soulève des questions intéressantes sur l'absence des mouvements féministes sur le créneau de la vieillesse et du droit à mourir dans la dignité.
un ouvrage des plus dense et des plus complets à l'intersection du genre et de la classe dans l'expérience de "transfuge". l'autrice, Rose-Marie Lagrave, met la lumière sur des pans de son histoire qui soulève des questionnements féministes nouveaux et souvent peu abordés. son rapport au monde des "héritiers" m'a beaucoup marqué et constitue un fil rouge de la narration, de son enfance à la campagne à son poste de HDR à l'EHESS. tous les moments narrés ne se valent pas sur un point de vue strictement intellectuel mais chacun apporte une pierre à l'édifice de ce qui constitue une vie, une trajectoire aussi belle et pleine d'espoir que celle de Rose-Marie Lagrave une belle, forte et riche lecture qui paraît essentielle si les thématiques de genre et de classe vous intéressent
Un travail d’enquête auto-biographique impressionnant ! Un livre qui se lit facilement et qui passionne sans tombé dans le jargonnage. J’aurais simplement aimé que l’autrice parle davantage de ses émotions… C’est une sociologie de sa vie mais pas une sociologie de l’intime à proprement parler, c’est dommage …
J'ai adoré toute la partie sur l'enfance et l'adolescence de ses frères et sœurs et leur parcours, ainsi que toute l'analyse à la fin sur la vieillesse. Moins fan de la description de leur parcours universitaire. Dans tous les cas un excellent livre.
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Enquête autobiographique passionnante d'une transfuge de classe. Retranscription d'une enfance modeste où l'école, les bourses permettent une "echappée" vers le monde universitaire, ses codes, ses opportunités. Grand livre.
Un livre très stimulant à beaucoup d'égards, j'ai adoré l'introduction où l'autrice réfléchit à l'acte d'écriture autobiographique en fonction du genre, et se distingue à ce titre d'autres auteurs transfuges. La réflexion sur la recherche puis la vieillesse m'ont aussi beaucoup apporté, Rose-Marie Lagrave soulève de nouvelles pistes féministes peu entendues mais très pertinentes. J'ai seulement trouvé très longue la description de la situation d'enfance adolescence, sans beaucoup d'analyses des phénomènes de genre... mais ce qui entoure le rattrape bien !