"Il ne se regarde pas dans la glace. Il sourit rarement, ne rit pas, ne pleure pas. Il n'affirme jamais : ceci est à moi, mais seulement parfois demande : est-ce que c'est pour moi ? Il dit rarement je et ignore le tu. Il ne prononce pas mon prénom. Pourtant, la surprise, lorsque je me vois par hasard dans un miroir, de découvrir ses yeux dans mes yeux m'oblige à présumer une parenté de nos vies secrètes, à conjecturer chez lui une histoire qui aura continué ailleurs et dont je cherche à déchiffrer les trop rares messages, en enquêteuse incompétente, impatiente et inconsolée." À travers ce récit émouvant, fragments de souvenirs et de réflexions philosophiques, Élisabeth de Fontenay rend hommage à son frère, dont la présence continue d'influencer sa propre existence.
Pas un coup de cœur comme je le supposais dans les toutes premières pages de ce récit intime, tout simplement parce que je n'ai pas toutes les clés de compréhension (en philosophie et psychanalyse) à ma disposition . C'est à la fois un témoignage de la vie auprès d'un frère autiste (les premiers chapitres sont poignants), mais aussi une analyse très poussée de la position des handicapés mentaux au sein d'une société qui tente de les cataloguer, les classifier. L'autrice convoque tour à tour l'histoire, la philosophie, la psychanalyse, la littérature pour mieux appréhender la place "humaine" de son frère mais aussi pour avoir du recul, pour mettre une protection entre elle et ce frère à la fois si absent et si présent dans sa propre histoire.
Dans ce court essai philosophique de 133 pages, très accessible, Elizabeth de Fontenay raconte son frère 'différent', diagnostiqué avec "un trouble envahissant du développement", frère qui ne rit pas, ne regarde pas, ne parle pas ou à peine. Les dernières pages m'ont permis de comprendre pourquoi Elizabeth de Fontenay a écrit Le silence des bêtes. La philosophe aboutit à la critique de l'humanisme qui a conduit aux pires dérives : il a hiérarchisé les humains, il a autorisé l'expérimentation nazie sur les handicapés et les tziganes, la colonisation des peuples prétendus sans rationalité et sans historicité, il a exclu les handicapés mentaux, il a séparé les hommes des animaux, en les privant de tous droits. Mais elle s'oppose avec la même fermeté à l'utilitarisme de Peter Singer (La libération animale) en défendant la "singularité humaine". Je connaissais Elizabeth de Fontenay d'une conférence qu'elle avait donnée dans ma ville, où elle m'avait paru à la fois défendant nos 'frères inférieurs', évoquant Aristote, Montaigne, Heidegger, Nietzsche et donc Peter Singer, mais toutefois paraissant tiède à l'activiste que je suis envers la cause animale. Tout en ayant compris ses arguments tout à fait recevables, cela permet de situer mon engagement qui est plus radical que le sien. Un ouvrage très éclairant qui me donnera sans doute envie d'attaquer enfin Le silence des bêtes.
Je m'attendais à une autobiographie entrecoupée de pensées philosophiques, malheureusement ce livre est surtout un essai et pas vraiment une autobiographie... c'est cette part là qui m'intéressait vraiment, ayant eu un frère handicapé moi-même. L'écriture est belle et sublimée, maintenant cela manque sincèrement d'émotions, c'est froid, glacial, chirurgical. Le dernier tiers du livre m'a paru complètement imbuvable, du fait je pense, de mon inculture philosophique (j'ai lâché depuis une vingtaine d'années).
L'auteure rend hommage à son frère pour que sa vie ne sombre pas totalement dans les limbes de l'oubli, à l'instar de son être ? Car elle se pose la question : est-il un être humain à part entière tel que défini par la philosophie occidentale alors qu'il lui manque ce qui fait le propre de l'homme ? De cette réflexion émerge une mise en garde contre l'antispécisme, très en vogue actuellement, et l'eugénisme, sur le retour dans certaines contrées du monde.
Saisissant. Elisabeth sait nous plonger au cœur de son trouble philosophique, tiraillée entre l'humanisme qui rejette Gaspard, les animalistes qui rejettent l'homme. Elle montre avec brio et honnêteté l'importance du rôle des situations dans la philosophie, plus fort encore que l'importance des idées.