Ce nouveau Marc Dugain a beau être une proposition intéressante, au bout du compte il en ressort surtout une amère déception. Dugain s'empare d'un sujet populaire mais compliqué - de par les nombreux clichés auxquels il peut amener. Malheureusement, Transparence ne réussit pas à tirer son épingle du jeu pour amener une originalité qui manque trop souvent au genre de l'anticipation. D'abord, c'est douloureusement didactique. On a l'impression que Dugain aurait voulu écrire un essai mais qu'il n'a pas osé. On s'enfile des pages et des pages de pensées sur l'état du monde moderne, truffées de name-dropping et reposant sur une syntaxe trop souvent pompeuse et maladroite, dont on a du mal à savoir s'il s'agit de l'avis des personnages ou des analyses personnelles de l'auteur. Quand il ne cite pas Bergson ou Gide texto, il nous assène de références lourdingues à l'ère Trump et aux procédés de Google, qui manquent déjà cruellement de fraîcheur (ou peut-être de recul?) au-delà du style habile qui les enrobe. Le problème, c'est aussi que ces réflexions viennent de nombreux personnages différents, lesquels parlent tous pareil. Si l'histoire, notamment familiale, de la protagoniste centrale est plutôt bien construite, on peine à voir un réel effort de caractérisation au-delà des vignettes - le Pape, la Présidente, les Services Secrets. Non seulement ont-ils tous un discours un peu attendu et moyennement intéressant, mais surtout aucune individualité ne se détache, renforçant cette idée que l'auteur divague sur le monde qui l'entoure plus qu'il n'écrit une histoire. Là où le magnifique Ils Vont Tuer Robert Kennedy mêlait les deux avec une grâce et une tension dramatique incroyables, Transparence se complait dans des "hot takes" plutôt tièdes qui finissent par devenir étouffantes. On atteint le summum de l'agacement quand Dugain sort des sujets centraux du big data et du transhumanisme pour s'intéresser, d'une façon peu claire sinon implicitement réac, à beaucoup d'autres sujets qu'il ne maîtrise clairement pas (surtout, la transidentité, avec un très étrange passage sur la présidente américaine).
Un certain nombre de belles promesses malgré tout, notamment l'héroïne, que je peine à appeler comme cela car Dugain en fait un personnage intelligemment ambigu, si ce n'est carrément antipathique, d'autant plus intéressant qu'il s'agit d'une femme. Je n'ai jamais beaucoup apprécié son écriture des personnages féminins, et Cassandre ne manque pas de tomber dans certains écueils (une écriture toujours très maladroite de la sexualité notamment), mais je dois reconnaître que les bases d'un personnage potentiellement fascinant sont posées. On s'arrêtera là malheureusement car plus on avance plus il est difficile de déterminer comment l'auteur veut nous faire voir son personnage. Malgré quelques pages intéressantes, Transparence nous sert surtout des dialogues qui sonnent terriblement faux et des grandes tirades peu convaincantes et trop explicites. Si le livre ne nous doit pas de tomber dans des poncifs de films d'action, un tel sujet demande plus de suspense et de tension. Reste un double twist de fin réellement intéressant, mais qui n'a pas l'effet qu'il aurait eu après un livre pleinement savouré et s'il avait été réellement exploité au-delà de l'effet de surprise moyennement bien géré. On relira La Chambre des Officiers et Ils Vont Tuer Robert Kennedy en espérant un jour retrouver un Dugain de ce niveau.