Des années durant, l’écrivain Yves Pagès a glané toutes sortes de statistiques, notant dans un carnet des centaines de pourcentages. De ce vertigineux inventaire, il a fait un livre étrange qui, entre jeu littéraire à la Raymond Queneau et réflexions philosophiques à la Theodor Adorno, reconstitue par fragments le tableau d’une société infestée par une vision comptable du monde. Difficile de rompre la glace du monstre statistique, d’échapper à ses ordres de grandeur qui prétendent tout recenser de nos faits et gestes, quantifier nos opinions, mettre en coupe réglée nos vies matérielles. Sous emprise comptable, chacun se sent casé d’office, sondé de bas en haut, pris au piège. Mais alors, comment nous soustraire au grand dénombrement ? Sans prétention d’exhaustivité, l’auteur se propose de passer ces données brutes au tamis de rêveries interprétatives, pour traquer leurs failles implicites ou les confronter à d’autres cas de figure. À la logique de la quantification de toutes choses, il oppose, par collage, accumulation et divagation, une poétique de l’absurde. Par-delà cet art du détournement stylistique, il nous livre en pointillé une analyse caustique de la condition des vivants à l’ère de la gouvernance par les nombres, agrémentée de quelques suggestions paradoxales pour passer entre les mailles du filet statistique.
Né en 1963 à Paris, il a été pion, veilleur de nuit, libraire, pigiste, magasinier, thésard, vacataire à l’Université Paris-8 (Saint-Denis), pensionnaire à la Villa Médicis (1996-97), etc. Comme écrivain, il a publié une dizaine d’œuvres de fiction.
Il a aussi publié divers textes courts dans des revues et journaux – NRV, TIJA, Les Inrockuptibles, La quinzaine littéraire, R de Réel, Inculte... Outre des articles universitaires sur Louis Guilloux, Victor Serge ou Céline, il a collaboré occasionnellement à diverses revues de pensée critique, notamment Lignes, Vacarme, Il Manifesto ou Le Crieur, ainsi qu’à des essais collectifs.
De sa complicité (comme dramaturge, assistant artistique et même comédien) avec le metteur en scène François Wastiaux, sont nés cinq spectacles depuis vingt ans : quatre adaptations – Les Carabiniers, 1991, Les Gauchers, 1993, Labo-Lubbe, 2005 et Portraits crachés, 2006 – et une pièce créée au Festival d’Avignon, Les Parapazzi (Solitaires intempestifs, 1998). Il est également l’auteur et l’interprète de deux « vraies-fausses conférences » audiovisuelles : Pouvoir Point (créé au Marathon des mots à Toulouse en 2008, en association graphique avec Philippe Bretelle) et Emplois fictifs & Sommeil paradoxal (créée au théâtre du Rond-Point en 2014).
Outre plusieurs fictions radiophoniques pour France Culture, il a co-scénarisé le moyen-métrage de César Vayssié (Elvis de Médicis, 1998), signé le livret d’un oratorio pour le compositeur Luis Naón (Sainte-Nitouche, la fille ni bien ni mal, 2002) et co-écrit le spectacle à la fois filmique et scénique du metteur en scène Benoît Bradel (L’invention de la giraffe, 2004). En 1998, il a rejoint les éditions Verticales. Au fil des années, il a pris goût à cette aventure éditoriale.