Les univers parallèles, ce sont des séries de poèmes en vers et en prose, au rythme serré, comme autant de moments hallucinés sauvés de l’oubli, d’instantanés en mouvement, de scènes vues de l’intérieur. Une conscience inquiète se déchire entre la fuite et le refus, la colère et l’acceptation, la douleur et la joie, aux prises avec les violences réelles et symboliques qui, s’immisçant en nous, altèrent l’expérience et l’image qu’on a de nous-mêmes, des autres, de notre histoire. Le passé et le présent se reconstruisent en des mondes possibles, où une femme refuse que le silence se referme sur elle, que l’obscurité noie son regard.
Entre narration, ekphrasis et expérience de pensée, Les univers parallèles nous plonge dans une matière sombre aux contours lumineux, où des sensations contradictoires saisissent le corps et l’esprit, où chaque moment de sérénité a un prix, où la paix et l’adéquation à une image non blessée de soi se gagnent de haute lutte.
J’ai hésité avant d’écrire ma critique parce que si j’ai adoré les chapitres en prose, je n’ai pas eu beaucoup d’intérêt pour les poèmes plus classiques. Je l’ai souvent dit : il y a peut-être quelque chose que je ne saisis pas dans la poésie contemporaine. Toutefois, j’aurais vraiment, sincèrement souhaité que les poèmes soient sous forme de prose, eux aussi. Il me semble qu’ils s’y prêtaient tous, qu’une plus grande histoire sommeillait en chacun d’eux. J’ai hésité avant d’écrire ceci parce que je ne comprend pas les métaphores de chair et de blessures avec la féminité, ça ne me rejoint pas / ça me dérange - et peut-être que c’est précisément pour ça qu’on les utilise, je ne sais pas. La deuxième moitié du recueil m’a fait plonger complètement dans la plume de l’autrice, avec bonheur.
J'ai senti une grande fraternité avec l'autrice (full disclosure, on se connait "in passing"). Je me reconnais dans sa poésie, au point où cela a soufflé sur la braise de mon envie d'écrire aussi.
J'entends le cri contre la mort, contre la décomposition de la vie, du corps, de la mémoire, de notre enfance (et de l'enfance). Je souris du coin de la bouche aux renversements brillamment orchestrés. Je me reconnais dans la neige, le froid, l'eau, dans le contraste avec la chaleur, le feu, la brûlure et sa fumée. Je me reconnais dans notre difficulté du rapport au corps, particulièrement celle des femmes de ma génération, qui on grandit dans les mêmes familles que moi, avec les mêmes mères, qui, elles, ont été élevées par nos grand-mères. Et que, malgré les blessures, le bagage légué qu'on n'a pas demandé, qui nous pourrit par en-dedans, le regard complice d'une expérience commune, qui transcende les âges.
J'ai parfois eu de la difficulté à me laisser emporter, autant dans la prose que dans les vers, mais souvent, la clé se dévoilent à la fin. Et, au final, je trouve ça très ingénieux. Dans une forme "sans règle", ça place une structure, bien qu'assez libre, de prologue, de "climax" et de chute. Et évidemment, ça vient forcer la relecture (souhaitée et nécessaire, en poésie), en plus de mettre un point d'orgue sur la fin.
J'ai une affection toute particulière pour T'enfoncer dans mon dos (le motif du volcan est "on point"), Lignes parallèles, Autoportrait paranoïaque dans le miroir et Comme le buste miniature du David que tu m'as rapporté d'Italie, autant pour le fond que la forme. Mention spécial aussi à La vingt-cinquième pose, parce que ça fait écho à des souvenirs similaires ("girl, same").
Il y a des perles que je vais consigner précieusement, pour y revenir, comme "Nous avons appris à écouter les bruits même quand ils se taisent" ou "je me demande si nous partageons aussi / le même rêve, celui de / tout faire vaciller".
Je vais garder un œil sur les prochains, et je vais aussi essayer Ronde de nuit.