Un très beau livre, qui oscille volontairement entre la confession ingrate et la profession de foi, qui pose des questions compliquées sur le legs et sur la légitimité de l'écriture. Un récit du milieu familial, ancré dans les paradoxes du milieu de la poésie, qui repose en partie sur l'idée qu'on ne pourra jamais empêcher d'écrire celle ou celui qui a décidé de le faire. D'une part, la voleuse va continuer à voler les vies des autres; d'autre part, la honte qu'on lui imposera (en l'accusant par exemple de ne pas avoir le background requis pour parler de pauvreté) ou qu'elle s'imposera à elle-même sera toujours au bout du compte un excellent moteur pour la création.
Ça me parle énormément, cette mise à l'épreuve de la volonté, comme une mise au défi, un ensorcellement à rebours: "Brûlez-moi", lance-t-elle dès les premières pages. Daria Colonna écrit des poèmes en prose qui nous forcent parfois à reculer d'admiration et parfois à nous rapprocher pour examiner la petite mécanique des oppositions, des oxymores, des ambiguïtés.
Par-ci, on reste muet devant la beauté des phrases, offertes gratuitement, comme par charité.
Par-là, on reste pantois devant la profondeur de la réflexion sur l'indigence pas simplement monétaire.
Et, comme ça arrive chez les meilleures, à certains moments, à certains endroits, il y a fusion entre les phrases et la réflexion, et ça prend tout son sens: oui, la honte transige de bien des façons, elle est là, elle guette, on se retourne une seconde et elle se sauve avec le magot. Faut juste être attentif pour voir à qui elle va le redonner.
(J'ai un mini-bémol pour la dernière partie, qui ressemble plus à une suite poétique standard, parce que je ne suis pas arrivé à l'arrimer parfaitement avec le reste. Mais cette suite, pour et en elle-même, est très efficace.)