[1923]
Bien que cet ouvrage traite surtout des questions d’ordre politique et social, il est intéressant aussi à d’autres points de vue. L’auteur, disons-le tout de suite, est loin d’être impartial : il est imbu de tous les préjugés occidentaux en général, et de ceux du protestantisme anglo-saxon en particulier ; il réédite tous les clichés courants sur l’« obscurantisme » et sur le « progrès » ; il ne trouve à louer que ce qui lui paraît, à tort ou à raison, avoir une teinte de « puritanisme » ou de « rationalisme » ; et il a une tendance, assez naturelle dans ces conditions, à exagérer l’importance du rôle des « réformateurs libéraux » et surtout celle de l’influence occidentale. Il prend pour une « élite » ces rares éléments européanisés qui, au point de vue oriental, sont plutôt tout le contraire, et, trop souvent, des apparences tout extérieures l’empêchent de voir la réalité profonde, qu’il est d’ailleurs très probablement incapable de saisir. En effet, on pourra se faire une idée suffisante de son manque absolu d’intellectualité (défaut bien américain) pas ces deux exemples : les doctrines purement métaphysiques de certaines écoles arabes ne sont pour lui que « superstition et mysticisme puéril », et l’enseignement traditionnel, basé sur l’étude des textes sacrés, est « une ineptie qui pétrifie l’intelligence » !
Cependant, ce livre mérite d’être lu, parce qu’il est généralement bien informé ; aussi ne peut-on que regretter que l’auteur, au lieu de s’en tenir à l’exposé des faits, y mêle constamment des appréciations tendancieuses, aggravées par une multitude d’épithètes injurieuses, ou tout au moins blessantes pour les Orientaux. Il y a là, sur la politique anglaise en Orient au cours de ces dernières années, un certain nombre de vérités qu’il serait extrêmement utile de répandre. La partie la plus intéressante de l’ouvrage est peut-être celle qui est consacrée au « nationalisme » ; on y voit assez bien la différence des idées que ce même mot sert à désigner, suivant qu’il s’agit de l’Occident ou de l’Orient ; sur les rapports de la « nationalité » et de la « race », il y a aussi des considérations dignes d’être remarquées, bien qu’elles manquent un peu de précision.
Disons encore que le titre ne donne pas une idée exacte de l’ouvrage dans son ensemble, car il y est question, non seulement de la situation actuelle du monde musulman, mais aussi de celle de l’Inde ; cette étude embrasse donc à la fois ce que l’on peut appeler le Proche et le Moyen Orient. L’auteur est très prudent dans ses conclusions, ce dont on ne peut que l’approuver ; il s’abstient soigneusement de formuler la moindre prévision sur le cours ultérieur des événements. Enfin, malgré sa partialité évidente, il ne peut s’empêcher de reconnaître que, si certains dangers menacent l’Occident, celui-ci y a une large part de responsabilité.
La traduction est littérale au point d’en être parfois incorrecte, et elle est déparée par des bizarreries de langage qu’il eût été bien facile d’éviter. Ainsi, en français, on ne dit pas « bribe », mais « corruption » ou « vénalité » ; on ne dit pas un « papier », mais un « article » sur tel ou tel sujet ; « practically » ne se traduit pas toujours par « pratiquement », et ainsi de suite. Il y a aussi une confusion entre « indien » et « hindou », dont nous ne savons si elle est imputable à l’auteur ou au traducteur. Et, puisque nous en sommes à la forme, il est un peu ridicule en France, sinon en Amérique, de donner à la dernière guerre la dénomination apocalyptique d’« Armageddon ».