Troll est un livre étrangement construit. Débordant d'assertions sur la vie, de maximes, de conseils, de vérités toutes faites, le roman ressemble au livre d'heures spirituel d'un gourou hermaphrodite - le personnage principal du texte.
Ce personnage, tour à tour, Ilmur et Hans-Blaer, est né hermaphrodite et semble s'être façonné intégralement dans la revendication de sa différence. Considéré.e mi-homme mi-femme (mais surtout ni homme ni femme), son nihilisme de genre devient une raison d'être ; il/elle n'en fait pas même une revendication politique, juste un battage médiatique auto-centré (Hans-Blaer est ce qu'on appelle un 'troll' sur les réseaux sociaux : un fâcheux qui se mêle de tout, donne son avis sur des choses qui ne le concernent nullement, et expose toute une collection de "vérités" indépassables et individuelles, nombrilistes, narcissiques, inscrites dans une dangereuse négation du collectif).
Le discours, la "morale" du roman semble être ceci : tout individualisme porté à son paroxysme est d'une absolue nocivité ; et notre société façonne de plus en plus d'individus tournés uniquement sur leur propre personne. On comprend dès lors le choix de cette figure de l'hermaphrodite, d'une créature humaine non déterminée, "unique en son genre" puisque dépourvue de genre, résolue à ne jamais se déterminer ; à ne dire, ne penser, n'envisager jamais que le "je", quitte à inventer une langue et une grammaire à l'usage de ce seul individu. La figure de l'individu en monstre socio-politique.
Concernant la langue, le roman est d'une lourdeur grammaticale qui le rend parfois illisible : les propositions inclusives sont poussées dans leur retranchements, à coups de ellui, iel, lea, -é.e, -ieux.se, etc. De même, l'usage unique, pour évoquer un autre personnage du roman (Lotta, la mère du protagoniste) de la deuxième personne du pluriel du passé simple ("Vous allongeâtes le bras et perdîtes votre gant"), sur des chapitres entiers, alourdit la langue jusqu'à l'indigestion. Le propos général du roman s'en trouve dévoyé. Dans quel but ? Peut-être un goût prononcé de l'auteur pour la provocation... ?
On ne pourra pas reprocher à l'auteur sa correction politique : traiter de l'hermaphrodisme au travers d'un personnage aussi crassement égocentrique, aussi bête finalement, ne plaira pas à tous les défenseurs des droits. J'ignore ce que nous dit Eirikur Örn Norddahl. Si Hans-Blaer est une figure de l'ultra-individualisme, la notion de l’hermaphrodisme ne s'imposait pas. Le moindre influenceur résident à Dubaï suffit à interroger la même thématique... Si le roman est juste une charge contre la question transgenre, le résultat ne remue que de la boue, et on l'a déjà lu trente fois.
Ces questions de genre et de sexualité, qui traversent actuellement la société occidentale ne méritent-elle pas une étude plus fine, et moins manichéenne ?