Dans quel régime vivons-nous depuis le printemps 2017 ? La question est légitime tant l’interprétation que fait le nouveau président des institutions de la Ve République vise à renforcer le pouvoir exécutif et le système de l’état d’urgence quasi permanent.
En se plaçant au-dessus des partis, Emmanuel Macron abuse d’une formule éprouvée depuis 1790 puis 1793, et lors de chaque crise politique française grave, en 1795, 1799, 1815, 1851, 1940, 1958 et finalement en 2017-2019. Le pouvoir exécutif, en la personne d’un sauveur, tente de supplanter le pouvoir législatif que l’on décrédibilise en exagérant son inefficacité ou son éloignement du peuple, au risque de fragiliser la démocratie représentative. En adoptant la modération, celle du juste milieu, qui est censée réparer les excès des députés, un centre politique, semblable et différent selon les générations, s’invente lors de chaque crise. La saison des tourne-veste répète les mêmes recettes depuis deux cent trente ans, de 1789 à 2019.
La vie politique française, malgré ce qu’en dit toute une tradition historiographique, n’est pas bloquée par une lutte handicapante entre droite et gauche, mais par un poison: celui d’un extrême centre, flexible, prétendu modéré mais implacable qui vide de sa substance démocratique la République en la faisant irrémédiablement basculer vers la république autoritaire. Le macronisme n’est pas une Révolution : c’est une vieille histoire.
Pierre Serna, historien de la Révolution française, proposait en 2019 une généalogie historique, de 1789 à 2019, de l'extrême-centre, ce poison français qui jaillit dans les moments de crise.
La vie politique française, malgré ce qu’en dit toute une tradition historiographique, n’est pas bloquée par une lutte handicapante entre droite et gauche, mais par un poison : celui d’un extrême centre, flexible, prétendu modéré mais implacable qui vide de sa substance démocratique la République en la faisant irrémédiablement basculer vers la république autoritaire. Le macronisme n’est pas une Révolution : c’est une vieille histoire.
Le propos est limpide et convaincant. On rêverait même d'une seconde édition en 2024, actualisée avec l'évolution de la pratique macroniste du pouvoir depuis 2019, qui n'a fait que donner raison aux éléments apportés à l'époque par Pierre Serna.
L'extrême centre ou le poison français est un ouvrage qui mérite une attention particulière, tant par sa richesse d'analyse que par ses réflexions sur le paysage politique contemporain en France. L'auteur y explore avec une finesse remarquable les continuités historiques et les dynamiques qui ont façonné les idées politiques françaises. Ce livre propose une déconstruction du concept d'un centre protecteur des libertés contre les extrêmes et met en lumière les dangers d'une vision trop épurée du libéralisme, permettant ainsi de mieux comprendre les tensions qui agissent sur notre société actuelle.
Parmi les points positifs, il convient de saluer la profondeur de l'analyse historique déployée. L'auteur réussit à tisser des liens entre les tendances contemporaines et des événements passés, montrant comment la fascination pour un centre équilibré s'est souvent traduite par des dérives. Il questionne habilement les fondements idéologiques qui soutiennent l'extrême centre tout en rappelant le caractère souvent illusoire d'une telle position. En proposant le concept d'extrême centre, l'ouvrage offre une grille de lecture pertinente pour appréhender les enjeux politiques actuels. Loin de se limiter à une critique gratuite, l'auteur offre une réflexion nuancée qui enrichit le débat public.
Cependant, cette analyse brillante souffre de quelques faiblesses notables. L'une des principales critiques repose sur le trop fort personnalisme dans l'analyse des figures politiques contemporaine, notamment Emmanuel Macron. Si la personnalisation du discours peut parfois permettre d'illustrer des points précis, elle tend en l'occurrence à réduire une réflexion politique complexe à une simple critique du président, diluant ainsi la portée plus générale du propos. Cette approche, si elle peut captiver le lecteur, peut également lui donner l’impression que l'ouvrage se limite à une diatribe contre une personne, occultant ainsi les structures et les forces plus larges qui nourrissent l'extrême centre.
De plus, les solutions proposées par l'auteur présentent un penchant marqué vers une approche social-démocrate. Alors que l'ouvrage réussit à critiquer les dérives d'un centre rigide et technocratique, les réponses suggérées semblent parfois manquer d'audace et d'innovation. En fin de compte, cette inflexion vers le social-démocratisme pourrait donner l'impression d'un retour à des schémas classiques, quand bien même ces solutions peuvent avoir leur légitimité dans certaines discussions politiques.
En somme, L'extrême centre ou le poison français constitue une contribution significative à la réflexion politique contemporaine. La richesse des analyses historique et conceptuelle en fait un ouvrage incontournable pour quiconque s'intéresse aux mutations du paysage politique français. Toutefois, le poids des personnalités et la nature parfois trop modérée des solutions proposées viennent atténuer l'impact d'une analyse par ailleurs fort éclairante.