On appelle généralement « sécularisation » le phénomène qui aurait vu les sociétés occidentales sortir du règne de l’hétéronomie et entrer dans l’ère de l’histoire et de l’autonomie. Dès lors les humains, guidés par la Raison, auraient construit un monde libéré des croyances et des superstitions. C’est une tout autre histoire que raconte ce livre, une histoire dans laquelle la proclamation d’un monde sans Dieu est le fruit d’une « impérialité » hantant l’Europe et ses colonies depuis l’échec de la réunification de l’Empire chrétien par Charles Quint – un monde impérial qui s’annonce, dès la fin du XVIIIe siècle, comme le seul ayant dépassé les religions et ainsi capable de les réconcilier. Mais cette affirmation n’est possible qu’au prix de la racialisation de l’islam et de sa réduction à un universalisme concurrent, insécularisable et irrémédiablement « fanatique », ouvrant ainsi la voie à l’expansion européenne vers l’Afrique et l’Asie. Outre la dimension raciale de la sécularisation, ce livre en met au jour une seconde, écologique celle-là. En l’absence d’un Royaume de l’au-delà, la Terre devient le seul monde « sacré », et l’exploitation de ses sols et sous-sols la source unique de la légitimité de l’Empire. Aiguisée par les rivalités interimpériales (entre la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne), la ruée sur les biens terrestres s’est peu à peu muée en destruction de l’écosystème global. Ainsi pouvons-nous faire remonter la crise climatique à ce surgissement impérial-séculier et qualifier l’ère qu’il a ouverte de « Sécularocène ». C’est la critique du Ciel qui a bouleversé la Terre.
Longtemps agacé par le concept moderne occidental et fourre-tout de "religion", jamais critiquée en soi par les intellectuels de gauche mais au contraire point de départ, par une connaissance bien souvent de la théologie et histoire chrétienne seules, d'une assimilation des savoirs et histoires outre-chrétiennes à une même entité, "la religion", qui se distinguerait des autres pratiques sociales et intellectuelles, et serait donc un vestige d'obscurantisme, j'attendais cet ouvrage en français avec impatience.
Bien sûr, la mondialisation capitaliste étant passée par là, entraînant la marchandisation de tout objet, voire toute relation sur la planète, il serait naïf de penser que la plupart de ce qui ne relevait pas de la modernité capitaliste occidentale au XVIIIe ou XIXe siècle encore, en soit toujours tiré d'affaire, puisque le propre du capital, c'est de désacraliser pour tout exploiter. De fait, beaucoup de sociétés outre-chrétiennes (mais pas toutes) ont depuis désormais des "religions", au sens de phénomènes spirituels et/ou cultuels séparés du politique, des sciences et de la culture. Ou du moins sont en cours de sécularisation.
Et le tour de force de l'ouvrage, c'est de démontrer la sécularisation des phénomènes religieux eux-mêmes, transformée généralement en culte organisé par l'État sur un modèle centralisé, hiérarchisé et ayant un modèle chrétien. De plus, Meziane précise bien que la laïcisation n'a jamais consisté à diminuer le pouvoir de l'Église et des congrégations protestantes mais plutôt à les intégrer à l'édification des nationalismes européens en les "reconnaissant" (tout en reconnaissant tardivement, et sous condition, les cultes que l'on orientalisait par la même occasion, "israélite" et "mahométan"), point de départ d'une conception civilisationnelle de l'identité soi-disant chrétienne de l'Europe, présumée par ailleurs comme "géniale" (pour reprendre Chateaubriand) car la chrétienté seule permettrait son auto-abolition comme religion par la Réforme perçue comme point de départ de la sécularisation. Tandis que l'Islam, évidemment, associée depuis Voltaire et Napoléon à une "religion de loi", fixe, essentialisée, incompatible avec le progrès, la sécularisation de la société et l'humanisme, ne peut devenir que l'antéchrist de toute société modernisée. C'est par ailleurs un outil de poursuite au XXIe siècle de la racialisation et de son essentialisme biologique (la sauvagerie, le fanatisme inné, l'incompatibilité républicaine prêtées aux musulman.es) sans même l'outil...de la "race".
La colonisation vient alors se justifier comme oeuvre de libération du fanatisme, tout en portant de façon ambigüe les couleurs du Prophète par exemple en Egypte avec Bonaparte qui se fait "musulman" pour séduire la population moins par hypocrisie nous dit Meziane que par une révolution stratégique : cette méthodologie nouvelle d' "intégration" coloniale d'un pouvoir impérialiste s'appuie sur une vision fantasmée de l'Egypte (on s'adresse à l'islamité sunnite présumée de l'Egypte alors peuplée de multiples communautés juives, chiites et coptes), à une dénonciation d'un ennemi-clef dans la région (empire ottoman) et à une identification au rôle de "chef d'État/législateur" qu'aurait été uniquement Muhammad saws. De sorte que la colonisation de l'Algérie montrera que l'essentialisation de l'islam, par son orientalisation absolue, impliquera un système à deux vitesses accordant la citoyenneté aux seuls Français d'Algérie non-musulmans et la relégation au statut d'indigène comme Français musulman puisque perçus comme relevant de deux civilisations pas seulement différentes mais même opposées.
Apparaissent deux éléments essentiels par la colonisation, selon l'hypothèse de Meziane : premièrement, la France se dote d'un outil législatif tout à fait inédit qui facilitera la conquête, la laïcisation (avant la loi de 1905 elle-même) car l'Etat se refuse à donner trop de poids à l'évangélisation (les Arabes étant perçu.es comme inconvertibles, les Kabyles étant traité.es un peu différemment) mais préfère "neutraliser" l'appareil d'État de toute étiquette religieuse dans l'Algérie coloniale - sans remettre en cause l'Eglise et en lui octroyant des tas de concessions, pour conquérir au nom de la civilisation plus facilement qu'au nom du Christ. On peut même faire des discours de reconnaissance de l'islam, en dorlotant quelques notables religieux, sans que l'Etat français ne reconnaisse pour autant un culte musulman sur le sol métropolitain. Le second élément, revers pour les Algérien.nes et tout une partie ensuite du monde arabe, c'est la sécularisation du culte et des lois dites musulmanes avec la délimitation de la sharia'a (assimilée à une loi musulmane par traduction orientée simpliste*) à la vie privée des musulman.es, c'est-à-dire, le fameux Code de la famille issu du statut personnel. La laïcité pour Meziane est donc une création coloniale originale française, réfléchie comme stratégie impérialiste à la base, qui n'a sécularisé que la religion, et non les organes d'Etat et encore moins la société toute entière, toujours sous pression ecclésiastique, en faisant des cultes parfois d'État, et "naturalisé, occidentalisé" le christianisme, en en faisant un champion de l'universalité.
Le livre, à la fois très clair malgré la complexité des concepts maniés, sans être d'une beauté littéraire pour autant, arrive à articuler la question épineuse des débuts du capitalisme et sa fameuse et controversée accumulation primitive, la racialisation adossée à la colonisation et à l'esclavage, à la sécularisation mais aussi à l'extractivisme et au capitalisme fossile, coeur central pour Meziane de la formation des nations bourgeoises européennes. Il défend par ailleurs, à la différence d'une critique marxienne courante, un usage qui peut rester pertinent du concept d''Anthropocène - et pas seulement de celui de Capitalocène. Meziane reconnaît sinon poursuivre les réflexions de Balibar, Marx, Derrida, Tala Asad, Wael Hallaq, T. Mitchell, O. Barak, Andreas Malm, Fanon, Foucault ou encore Ann Laura Stoler. Les historiens Baubérot et Henri Laurens sont également souvent cités.
J'ai lu des critiques de Meziane sur une soi-disante complaisance envers les croyances antérieures à l'ère coloniale comme celles des dragons qui pouvaient symboliser la défiance de populations anciennes face aux risques de l'extraction des minerais en profondeur. C'est peut-être le cas dans d'autres textes ou interviews mais ici, il ne fait mention qu'une seule page sur 346 de mythes liés au dragon et sans louange aucune et encore moins assimilation à des savoirs au même titre qu'un autre. Par contre, je pense qu'il y a une place bien trop infime tenue dans sa réflexion pour une "histoire écologique et raciale de la sécularisation" de l'esclavage déshumanisant des Africain.es dans le processus colonial et de l'altérisation biologisante des Juif-ve-s depuis la "Reconquista".
* vision assez proche de celle des wahhabites qui consolidèrent leur pouvoir religieux en accordant le pouvoir temporel aux Saouds avec la bénédiction du colonialisme anglais, garantissant l'hyper-rigorisme du Najd tout autant que son hyper-modernité capitaliste dès la seconde moitié du XXe siècle, par...l'extractivisme pétrolier.
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Though not yet translated into English, Meziane’s first book incisively argues for a new understanding of the secular as neither continuous with Christianity or ruptured from Christianity, but as an era of production that has transformed the earth’s relation to fossil fuel empires and capitalism. Connecting criticisms of the secular with criticisms of Orientalism, Meziane uses the work of Talal Asad to think of the secular as a destruction of nature. Part philosophy, part history, part religious studies, Meziane’s study powerfully contends that for the earth to be opened for extraction, the earth and the underworld needed to be desacralized and rid of their other-worldly powers. Against other ecological theses that argue Christianity was the principal contributor to ecological devastation, Meziane also places blame and wrongdoing on the transformations that he calls the secular.