Je reste mitigé en terminant ce Déchronologue.
Beaucoup ont encensé la langue et c'est amplement mérité. Les descriptions de Beauverger sont belles et puissantes, son imagerie vicelarde et glauque parfaitement rendue. J'ai senti que l'auteur prenait vraiment plaisir à écrire la piraterie de cette époque, et les choix de chansons en débuts de chapitres ont achevé de me le rendre sympathique.
J'ai quand même été plus convaincu par la narration que par les dialogues, qui sont un poil exagérés par endroits: le héros n'est pas non plus obligé de rappeler à chaque réplique qu'il est un forban du XVIIème...
Mais on est pas non plus dans la caricature. Je ne compte plus le nombre de romans de piraterie qui abusent de métaphores nautiques plus ou moins bien placées et ça fait du bien de voir que c'est pas le cas ici. Le problème, pour moi, n'est pas là.
ATTENTION SPOILERS
Le gros gros défaut de ce livre, c'est que les personnages ne sont pas assez tangibles d'une manière générale. À part Villon, on a aucun développement. On nous dit qu'il s'est attaché à son équipage, mais nous on arrive pas à s'attacher à eux, on ne vit rien avec eux, Villon lui-même ne vit pas grand-chose avec eux !
Ok Fèfè de Dieppe, parce-que quand même. J'ai adoré les dialogues avec Fèfè de Dieppe.
Mais qu'a-t-il vécu avec Villon qui puisse justifier que celui-ci le qualifie d'ami et tienne tant à le protéger de Pakal au moment où l'enfant itza montre son vrai visage ? Retournez dans le livre et expliquez-moi cette subliiiiime amitié qui lie Villon à Fèfè alors qu'ils n'ont fait que discuter jusque-là (ça ne s'excite qu'après).
D'habitude j'attends quelques jours pour noter un livre, le temps de voir si les personnages me restent. Quand des personnages me restent, me manquent une fois le bouquin terminé, je sais que je pourrai le défendre jusqu'à la mort, même si on me met tous ses défauts sous le nez. Là je viens juste de le finir, et je sais pertinemment que non... Là non. Le fait qu'on ait plusieurs équipages au complet qui trouvent la mort, et même pas dans l'ordre, n'est évidemment pas pour aider...
Parce-que ce qui fait le roman, et ce qui le plombe en même temps, c'est cette déconstruction des chapitres. Elle n'apporte pas grand-chose à l'intrigue au final, je dirais même qu'elle fait un peu office de cache-misère. C'est vrai qu'on a un évènement inconnu à chaque chapitre, mais jamais celui-ci ne fait avancer l'histoire à un degré qui nous fait apprécier différemment ce qu'on a lu avant. Quel intérêt de nous donner un morceau qui se passe en milieu d'intrigue seulement en fin de roman s'il ne contient pas de révélation particulière ? Pour moi le but d'un tel agencement est avant tout de pouvoir révéler une information cruciale à un point plus fatidique que dans l'ordre chronologique, donner plus de poids à certains éléments obscurs, susciter l'attente, le mystère... Là non. Les avantages de cette écriture là n'ont pas été exploités au maximum, pas assez en tout cas pour parer à ses inconvénients.
Parce-que c'est du boulot de recouper, il y a un réel effort à faire du côté du lecteur pour s'y retrouver. Et c'est une bonne chose d'habitude ! Dans la plupart des cas, je suis grisé par le sentiment d'enquête, l'idée que je vais pouvoir comprendre des choses à l'avance si je reviens en arrière et que je lis entre les lignes... Mais là je me battais juste pour suivre l'ordre de l'intrigue, et quand j'ai été capable de m'y retrouver, mon expérience de lecture n'en a pas été spécialement enrichie. Revenir en arrière pour lire les chapitres autour n'a jamais payé, ni pour mieux comprendre, ni pour, au contraire, découvrir une surprise à un endroit inattendu.
On reste avec la même besace de questions qu'au départ, le même flou artistique sur les "complications" que tout auteur rencontre en écrivant sur le voyage dans le temps. Je ne comprends pas mieux ni le fonctionnement des failles temporelles, ni les motivations des figures qui ont dirigé Villon maintenant que j'ai fini le livre que quand je m'interrogeais à leur sujet à la page 50. Itza, Targuis, Americanos... Beaucoup trop se passe en dehors du livre. On nous dit plus qu'on nous montre, et on nous dit pourtant déjà pas grand-chose. Je suppose que les Itzas veulent venger leur terre et provoquer un nouvel ordre mondial, que les Americanos veulent les en empêcher en bons colons et que les Targui se mêlent sans se mêler, sont seulement venus pour voir puisqu'ils sont les seuls à savoir la vérité sur le voyage temporel.
Mais c'est vague.
Et les mentalités, les ambitions, les coulisses de tout ce monde, on s'assoit dessus. Le gros twist de fin arrive pour nous dire que de toute façon, ça n'a aucune importance puisque chaque changement crée un monde parallèle et que le passé qu'on change n'a pas d'incidence sur le futur d'où on vient. Ouah, on s'en doutait pas. C'est la règle numéro 1 du voyage dans le temps. Villon l'ignore, mais nous on le sait, non ? Le Vasseur a pu se tuer différemment de la mort qui lui est prédite, donc on a pu voir venir !
Je ne sais pas ce que les lectrices disent à ce sujet, mais j'ai aussi trouvé dommage - même si c'est un problème récurrent dans la littérature - de ne pas donner d'avantage de place aux femmes (après, comme on donne pas de place aux personnages en général dans ce livre, c'est pardonnable...).
La seule femme qui porte un prénom est l'intérêt amoureux (du reste assez fade), jusqu'au passage avec Antonia qui est je pense, l'un des points culminants du bouquin. Les poèmes de la vieille - et le sens qu'ils prennent dans le thème du roman - sont le seul passage vraiment transcendant du livre, et probablement la seule fois où j'ai eu l'étincelle, l'impression que là, on était en train de me raconter une histoire universelle. Dommage que ce soit si vite reparti.
J'aurais pu pardonner tout ça si j'avais vraiment eu le sentiment de jeu avec le lecteur, de maîtrise totale. Là ça sent trop l'effort. Et malgré tout ce désordre, toute cette complexité, l'auteur ne va pas assez loin. Si on est parti pour avoir des époques qui interviennent dans la nôtre, des personnages historiques et des dieux qui traversent le temps sans pour autant donner la moindre explication, pourquoi on ne va pas au bout ? Pourquoi on ne sent pas cette impunité, pourquoi on ne sent pas vivre ces personnages ?
Je n'ai jamais eu cet élan jubilatoire qu'on peut rencontrer quand on a affaire à de l'excellente Fantasy ou SF, l'immersion totale dans un monde, la mise devant le fait accompli qui nous met sur le cul et nous fait penser: "C'est pas vrai qu'il est en train de faire ça...".
Passée l'excitation au moment de comprendre qu'on a affaire à une histoire de dérèglement temporel où un capitaine pirate du XVIIème peut écouter un vinyle à l'intérieur de sa cabine, il ne nous reste plus vraiment de surprise. Je n'ai pas eu l'impression que l'auteur explorait l'idée jusque dans ses bas-fonds, je n'ai rien découvert qui ne soit déjà induit par le pitch si prometteur des maravillas et des canons qui tirent du temps. À part le twist du Baptiste, le livre ne m'a jamais vraiment pris de court. J'aurais voulu qu'on joue plus avec mes attentes.
Bref, on peut écrire une dynastie de romans sur une idée pareille, mais pour moi le traitement n'était pas à la hauteur... Je n'ai pas eu assez d'étalage de ce monde pour y manger à ma faim, je gargouille encore pour d'avantage de développement des personnages, pour la petite touche de folie supplémentaire qu'il aurait fallu pour traiter le concept à la hauteur de son originalité et mettre une grande claque au lecteur.
En relisant cette critique je la trouve plus véhémente que je l'avais initialement voulue, mais je suis loin d'avoir détesté le livre. Peut-être que Beauverger saura d'avantage me surprendre à l'avenir. Pour ce qui est de celui-là, c'est juste très dommage !