2.5
J'étais heureuse de retrouver la plume de Biz, surtout après La chaleur des mammifères que j'ai adoré, mais ici je reste mitigée. Pour moi il y a un certain effet de gâchis, car le livre comporte des passages formidables - les moments où Achille parle de ses enfants sont remarquablement touchants. Il y a aussi des réflexions très pointues, très pertinentes au sujet de l'institution littéraire : les critiques, les éditeurs/maisons d'édition, la mort de l'auteur, la censure, le Salon du livre, etc. Les références littéraires apportent une touche d'humour par moments, parfois permettent de creuser une réflexion sur l'ère actuelle. Et ce style ! Très travaillé, riche, imagé, musical... Un régal ! C'est vraiment ce qui fait rayonner le livre, du moins dans sa première moitié.
Là où ça grince, à mon avis, c'est dans le personnage lui-même, ce fameux "bonhomme blanc"... Le conflit générationnel était beaucoup mieux traité (avec davantage de justesse, de mesure, d'optimisme) dans La chaleur des mammifères. Ici, on a affaire à un professeur aigri qui ne peut plus rien dire sous peine de se faire harceler par les étudiants devenus tellement 'woke' qu'ils s'entredévorent presque. Le sujet de la censure, pourtant intéressant, est traité par le protagoniste avec condescendance - il mentionne rapidement des conflits idéologiques ayant lieu à l'université, mais ne prend jamais position, comme s'il était au-dessus de tout ça et qu'il ne pouvait rien faire d'autre que d'assumer avec fatalité son rôle de 'mononcle' dépassé.
Là où ça se déboîte carrément, c'est avec Céleste. Un personnage qui porte très bien son nom - c'est un objet céleste, un corps céleste, et rien de plus. Jusqu'à la fin, j'ai espèré un renversement du cliché, une quelconque subversion, mais non, c'est complètement assumé et d'autant plus décevant. Céleste, c'est le 'wet dream' du protagoniste. C'est un trophée, un (sex)symbole, une muse, mais jamais un être humain à part entière. Elle sert d'élixir de Jouvence au protagoniste, lui ouvre les portes de tous les restos et bars branchés, elle a les mêmes goûts littéraires (avec, évidemment, Céline pour auteur favori), elle cherche 'un mentor ou un pygmalion' (ce qui flatte l'ego du protagoniste), tout le monde la mate et la désire/l'envie... On sent que jamais Achille ne s'intéresse vraiment à sa vie personnelle (il explique maladroitement qu'elle travaille dans le milieu des médias et avoue qu'il n'y comprend rien), ne mentionne rien au sujet de sa famille, de son passé ou de ses aspirations futures. Elle n'est qu'un cul, quoi, un cul sublime qui valide ses angoisses de 'bonhomme blanc' et qui lui inspire une autofiction qui deviendra le roman que l'on tient. Au final, on se dit que tout ce qu'il faut à un homme pour cesser de geindre, de se plaindre et de critiquer la société, c'est trouver le cul parfait.
Achille a beau se défendre derrière 'l'effet que peut avoir une femme', 'le pouvoir qu'exercent les femmes sur les hommes', etc., il reste profondément misogyne. Pour lui, les femmes sont des accessoires, des ornements, des corps qui s'exhibent et sur lesquels on fantasme. Il prétend se sentir interpellé par la question de l'égalité des sexes, mais on se souvient de sa réaction au bar Le Cobra quand les filles se mettent à danser : il applaudit l'hypersexualisation des femmes et profite du 'spectacle'... C'est un aspect de l'écriture qui a totalement gâché ma lecture. Je dirais même qu'après avoir relu Mort-Terrain et avoir constaté des éléments similaires dans la narration, j'en viens à me demander si ça révèle quelque chose au sujet de Biz : son incapacité à écrire des personnages féminins sans les sexualiser, les objectifier et les reléguer à des personnages de second plan. Je n'arrive plus à prendre au sérieux ses réflexions au sujet de la société et des injustices lorsqu'il est incapable d'accorder un minimum de dignité à 50% de la population.