En France, le seul emploi du mot « islamophobie » provoque des froncements de sourcils, du fait de la campagne soutenue menée par une grande partie de l’intelligentsia et des médias pour le discréditer et nier la réalité objective qu’il propose de décrire. De la même manière, l’idée qu’il puisse exister des similitudes entre l’antisémitisme et l’islamophobie soulève les passions, car elle semble s’attaquer au principe de l’unicité de la Shoah et à la théorie de la « nouvelle judéophobie ». Malgré cette hostilité, les travaux sociologiques et historiques portant sur l’islamophobie moderne ont connu de grandes avancées ces dix dernières années. Beaucoup d’entre eux soulignent que les musulmans sont racialisés, au prétexte non pas de différences morphologiques ou « biologiques », mais de caractères culturels et religieux. Les juifs d’Europe ayant été le premier groupe religieux à être perçu et représenté comme une race distincte, une étude croisée avec l’antisémitisme s’impose comme l’une des approches les plus adéquates. Ce livre propose une synthèse historique et théorique rigoureuse à l’usage du grand public. Si son objectif principal est d’élucider la relation exacte entre la racialisation du juif et celle du musulman en Occident du milieu du XIXe siècle à nos jours, il voudrait également fournir un cadre théorique pour une approche globale des différentes formes de racisme.
Un fascinant, pertinent, intelligent essai à lire sur les origines communes de l'antisémitisme et de l'islamophobie, de ses mutations, des changements qui s'opèrent dans ces formes de racismes au XIXe et au XXe siècle et comment les questions se posent très différemment aujourd'hui (mais comment les deux mouvements se nourrissent tout de même).
L'ouvrage couvre une très longue durée historique, surtout en Europe, puis s'étend jusqu'à aujourd'hui avec l'élection de Trump et certaines de ses décisions. On couvre aussi de large pans de l'histoire en s'intéressant aux textes et aux penseurs fondateurs de l'antisémitisme et de l'islamophobie plus récent, on s'intéresse énormément à comment la pensée sioniste nourrit l'islamophobie (mais aussi, par rebond, l'antisémitisme), comment des "intellectuels" français pour la plupart ont posé les bases de l'islamophobie contemporaine, etc.
J'ai certainement beaucoup appris et ça devrait absolument être un petit livre essentiel d' "auto-défense intellectuel" contre non seulement de nombreuses théories du complot (juifs contrôlent le monde, le grand remplacement, etc.), mais aussi pour naviguer contre des formes pernicieuses du racisme aujourd'hui (l'anti-sionisme serait de l'antisémitisme, les musulmans seraient plus anti-juifs que les Européens, etc.). Doublement pertinent aujourd'hui aussi comme lecture alors que l'État d'Israël massacre des populations civiles palestiniennes avec la complicité de l'occident.
J'avais peu de doute que le propos serait convaincant. J'avais peur cependant qu'il soit abrupte, analyse historique d'une grande rigueur mais souffrant de son accessibilité et peu passionnant. Il n'en fut rien. C'est là la grande richesse du livre, un propos politique et engagé renforcé par une grande rigueur historique qui démontre de manière limpide et didactique les relations qu'entretiennent ces deux racismes (ne sont-ils que cela ?), leur naissance commune, leur différenciation, leur instrumentalisation pour mener le projet colonial et impérialiste de l'Occident chrétien.
On nous présente souvent l'antisémitisme et l'islamophobie comme deux sujets qu'il faudrait soit comparer, soit hiérarchiser : deux camps, deux combats, deux incompatibilités. Mais ces deux phénomènes ont la même mère.
Son enquête historique remonte au XIXe siècle européen pour montrer comment juifs et musulmans ont été racisés par les mêmes mécanismes idéologiques, les mêmes obsessions de pureté, les mêmes fantasmes d'altérité radicale. Ce n'est pas une thèse de symétrie confortable. C'est une généalogie commune, rigoureusement documentée, qui remet à plat beaucoup d'évidences.
La seule petite remarque, retenue, que je formulerais est l'absolue primauté qui est donnée à la théorie raciste (antisémite ou islamophobe) et ses écrits pour expliquer et quantifier la propagation et la popularité de ces racismes. Je ne m'y connais pas assez pour avoir un avis clair mais les français du XIXème sont-ils antisémites car Renan a écrit une théorie antisémite et qu'il était populaire ? Ou était il populaire et représentatif de son temps justement car comme ses contemporains il était antisémite, et qu'aujourd'hui c'est lui qu'on retient car ses écrits l'ont porté à la postérité ? Je doute qu'une seule des deux logiques soit le moteur absolu de l'antisémitisme et de l'islamophobie.
Et cette très relative faiblesse se voit dans la quasi non-analyse qui est faite de l'État ou de la superstructure qui explique la production et la propagation de telles idéologie, notamment les conditions matérielles qui les rendent nécessaires : la baisse tendancielle du taux de profit, la raréfaction des ressources et les crises du capitalisme qui appellent l'idéologie raciste comme exutoire, comme bouc émissaire commode face à la pénurie, détournant la lutte des classes vers la lutte des races.
Un excellent ouvrage sur les liens entre islamophobie et antisémitisme, sous l'angle historique autant que politique avec, récemment, l'instrumentalisation de l'antisionisme.
Super interessant. Fournit des preuves pour des choses que l'on pense et ressent sans avoir les arguments pour le faire. Vive les juifs vive les arabes et nsm les colons et les fachos.