Dans Le libraire de Gérard Bessette, Hervé Jodoin, le protagoniste principal et narrateur de cette histoire, comme l’indique, comiquement, l’origine de son prénom décrivant une personne « aveugle de naissance, aurait, entre autres miracles, domestiqué un loup » (Geneanet), se montre éloigné du monde, et surtout indifférent à tout ce qui l’entoure. Lorsqu'il se rend compte que le journal qu'il lit est daté de trois jours auparavant, il utilise son expression favorite qu’il utilise tout au long de son récit: « peu importe » (7). Il rencontre Manseau, un habitué de la taverne Chez Trefflé, et il démontre qu'il s'entend bien avec des gens nonchalants et réticents. Le lecteur peut voir cela quand Manseau lève son verre en disant «à votre santé» (47) pour Jodoin, mais ce dernier apprécie simplement qu'ils n'ont rien d'autre à se dire et c’est bien là, la seule chose qu’ils aient en commun. À un moment, Jodoin mentionne qu'il n'aime pas aller au Capharnaüm, la salle secrète où son patron, Chicoine, cache des livres interdits, en disant: «ce ne sont pas mes oignons (61). Cela montre qu'il ne se soucie pas vraiment de son travail et qu'il ne s’y 'intéresse pas. Un autre exemple qui montre l’indifférence de Jodoin, c’est lorsque Mme Bouthillier l’informe du danger de laisser les commérages circuler, mais Jodoin dit que ses paroles l’ennuient, selon son journal (110). Une autre scène qui illustre son indifférence est celle où Jodoin essaie d’agir de manière décontractée et nonchalante alors que sa petite amie est en désaccord avec lui, mais il affirme simplement dans son journal: «Je m'en fiche» (91). En outre, la phrase «peu importe» (13, 63, 133, etc.) apparaît à plusieurs reprises dans son journal, comme un leitmotiv. Ce personnage semble être caractérisé par sa désinvolture et son désintérêt pour ce qu’il l’entoure. Cependant, cette analyse va d’abord démontrer en cinq points que bien que Jodoin est dans une certaine mesure paresseux et froid, il n'est pas aussi indifférent qu'il n’y paraît. Puis à la fin, l’analyse se concentrera sur les fonctions du personnage de Jodoin et la manière dont il peut être considéré comme le reflet de la société québécoise.
Premièrement, dans son journal, Jodoin utilise fréquemment des mots tels que «théoriquement» (9), «probablement» (10) et «peut-être» (22). Cela montre qu’il ne veut pas dire quelque chose de faux et qu’il utilise donc des mots qualificatifs pour se laisser une marge de manoeuvre. Ce choix de mots pourrait indiquer que, du moins dans une certaine mesure, il évite d’être jugé à cause de son inexactitude.
Deuxièmement, son comportement peut être interprété comme une tentative de « agir » comme une personne qui n’est jamais stressée, plutôt que comme une preuve d'indifférence. Par exemple, après que Jodoin a complimenté le Curé mais n’a obtenu qu’un « au revoir » sec (70), il pense que son « image cool » a été ruinée et tente de retrouver son calme en faisant semblant de « replacer des volumes pour que les vieilles filles ne s'aperçurent de rien » (70), seulement pour découvrir que ses gestes sont « brusque, saccadés » (70). Il mentionne également dans son journal qu'il a « remporté une petite victoire » quand même (70). Ici, le lecteur peut voir sa faiblesse : Il fait de son mieux pour restaurer son image et se convaincre qu'il a géré la situation de manière efficace. Il entend également ses collègues chuchoter, comme indiqué dans son journal. Cependant, le lecteur peut en déduire que Jodoin n'a pas entendu par hasard, mais a plutôt délibérément écouté les chuchotements, ceux-ci étant difficiles à entendre. On peut supposer que Jodoin est très nerveux au sujet de son sang-froid et donc attentif aux jugements des gens qui l’entourent. Le lecteur pourra le confirmer lorsque Jodoin se demandera si son patron, Chicoine, était au courant de la visite du Curé. Parce que Jodoin est nerveux par rapport à la situation, ses gestes le trahissent (72). Jodoin demande alors à Chicoine si Saint-Joachim a des lupanars pour mettre son patron sur une fausse piste. Donc, Il ne fait aucun doute que Jodoin est moins indifférent que l’on croyait. Il se soucie de son image et emploie astucieusement des stratégies pour se sauver, qu'elles fonctionnent ou non: il tente d'agir naturellement après avoir été humilié par le Curé et embrouille Chicoine en lui demandant quelque chose de complètement anormal à l’improviste.
Troisièmement, Jodoin nous montre par son comportement qu'il s’investit dans le maintien de son image nonchalante, comme en témoignent les choix qu'il fait en tant qu'écrivain. Par exemple, il dit qu'il « porte nulle attention a la température, à moins qu’elle ne soit extrême » (116) et ne l’incommode. C'est un détail trivial, et pourtant il a choisi de le souligner. S'il était vraiment indifférent, il n'aurait même pas mentionné ce point. Il fournit des détails sur sa nonchalance pour convaincre le lecteur qu'il n'est pas vulnérable. Cependant, le lecteur s’aperçoit que Jodoin est de moins en moins sûr de lui, comme le reflète son langage dans la citation précédente. En outre, il semble peu probable qu'une personne indifférente écrive dans un langage aussi immaculé. Il utilise beaucoup de détails et il s'exprime bien, montrant au lecteur qu'il se préoccupe au moins profondément de son écriture, même s'il n'est pas honnête avec ses sentiments.
Quatrièmement, Jodoin cultive intentionnellement son image d’homme indifférent à travers ses choix vestimentaires. Il est vu comme une personne qui ne se préoccupe pas de son apparence (10). Il s'habille d'une manière un peu minable et décrit son désordre de manière extrêmement détaillée dans son journal. Nous pouvons supposer que son insouciance concernant ses vêtements est faite exprès. C'est comme s'il essayait d'apparaître négligé alors qu'il est en fait très soucieux des détails, comme en témoigne sa façon d'écrire. Il pourrait juste utiliser une partie du temps qu'il consacre à écrire pour s'habiller plus correctement, après tout.
Enfin, le cynisme de Jodoin détermine sa perception. Jodoin n’a pas montré beaucoup de sympathie quand il soupçonne que le père de son client souffre (31). Il ne semble pas être une mauvaise personne, parce qu’il n’a pas intention de blesser. Il est si cynique qu'il n’affiche presque aucune émotion positive envers les autres. Il aime aussi penser aux idiosyncrasies des gens et ne peut supporter de ne pas y penser (31). Cela suggère en outre qu'il aime détecter et contempler les petits ennuis des autres. Il dit aussi qu'il doit être desoeuvré d'écrire de « pareilles insignifiances » (31). Néanmoins, bien qu'il prétende qu'il s'agit de détails insignifiants, il souhaite tout de même les signaler et se plaindre. Il veut être cynique mais aussi indifférent, cela aboutissant à un conflit presque risible.
Malgré les efforts de Jodoin pour paraître distancié, il est clairement indiqué à la page 105 du journal qu’il ne déteste pas tout le monde. Il considère Manseau comme un homme de qualité, car Manseau semble avoir un bon cœur. En disant au revoir à Manseau, Jodoin regrette de ne pas l‘avoir mieux connu. Pourtant, il dit que ses émotions disparaissent rapidement parce qu’il n’aime pas être ému. Ainsi, le refus de montrer ses émotions pourrait bien être son mécanisme de défense contre la sociabilité humaine; il veut « rester cool » à tout moment.
À la page 96, Jodoin se montre sarcastique lorsque Chicoine lui demande comment il ose admettre qu'il a vendu le livre interdit à un étudiant. Cette phrase de Chicoine est aussi un peu sarcastique, car en soulignant son audace, il l’accuse en fait de sa stupidité. Cependant, Jodoin renchéris sur son sarcasme en esquivant la question et en demandant: « Pourquoi cela serait-il de l'audace? », ce qui exaspère Chicoine. Nous pouvons voir que Jodoin jouit un peu de son sens de la répartie, ce qui, peut-être selon lui, le ferait ressembler à une personne intelligente. Nous pouvons clairement voir qu'il utilise le sarcasme comme un système d'autodéfense contre les accusations lancées à son encontre. Tout cela va aussi dans le sens inverse de son indifférence.
Pour conclure, Jodoin n'est pas aussi indifférent qu'il en a l'air. Il essaie de se cacher derrière cette façade de mensonges et d’indifférence d’une manière si visible et poussée que son personnage devient presque pitoyable. Au fond de lui, il se soucie beaucoup, surtout de sa personne. Jodoin montre qu'il n’est pas assez motivé pour contribuer aux changements. Il mentionne qu'il n'aime pas déménager et, à la page 55 du journal, il dit: « Peu importe, J'ai commencé ainsi. C'est moin fatiguant que de changer », ce qui implique qu'il se rendrait compte qu'un changement serait une meilleure option que sa situation actuelle, mais qu’il est trop paresseux pour être la source de ce changement. Il préfère ne pas bouger et continuer à faire comme il le fait depuis toujours. Jodoin est donc un être passif. Cela reflète la transition de la Grande Noirceur à la Révolution tranquille, dans laquelle le peuple pensait qu'un changement était trop compliqué et difficile à réaliser et donc restait aliénés et stagnés. Le fait que Jodoin ne fasse rien et ait l’air plutôt de marbre et indifférent (mais cela ne l’empêche pas de se plaindre quand même) aux commérages et aux problèmes de la ville montre que les efforts sont indispensables pour un changement, mais certaines personnes sont obligées de suivre le courant ou sont gangrenées par la paresse et l’indifférence au point qu’être un mouton pourrait bien leur convenir. A la fin de son journal, il écrit : « Il y a moyen de s’y distraire d’une autre façon, même le dimanche ». Il reste paresseux, et plutôt que de chercher un but dans la vie, il garde son masque de l’indifférence and préfère trouver une source de distraction pour tuer le temps. Après tout cela, sa personnalité reste la même et il demeure inactif comme à son habitude.
Alan Huang