C’est la La vérité des mensonges qui m’a fait découvrir ce Mario Vargas Llosa qui n’est tout simplement un hédoniste de la lecture, mais un chercheur du mystère de la création artistique, la seule vérité qu’il reconnait. C’est Un demi-siècle avec Borges qui m’a révélé encore un autre Mario Vargas Llosa, celui à la recherche du mystère de l’artiste même, le rapport entre l’homme et son œuvre. Deux mystères qu’il n’essaie pas du tout à dénoncer, ni à leur trouver la clé, mais tout simplement à les enrichir avec sa propre pensée.
Le titre de ce petit livre promet de nourrir notre curiosité sur l’un des plus grands écrivains du 20e siècle. Pourtant, il est loin d’être une biographie, tout comme La vérité des mensonges n’était pas du tout une œuvre de critique littéraire. Qu’est-ce qu’il est, alors ? Le travail d’un journaliste qui jette un coup d’oeil curieux, pénétrant, un peu indiscret, un peu disséquant, sur la vie d’une légende ? L’étude d’un écrivain sur la vie et l’œuvre d’un confrère ? L’hommage d’un grand artiste à un grand artiste?
Peut-être un peu de tout cela, mais surtout une possibilité, le croquis à peine commencé d’un portrait, à continuer, à réviser, à corriger et même à refuser par le lecteur. D’une part parce qu’il est impossible de bâtir une image exhaustive, d’autre part parce que –eh bien, à chacun son Borges.
Dans six mini-chapitres, l’auteur choisit six miroirs des milliers qui pourraient refléter l’image de Borges: l’opinion de l’artiste sur son œuvre (Questions à Borges), l’opinion critique (Le déicide borgésien), son environnement (Borges dans sa maison), l’impacte de l’artiste sur l’auteur (Les fictions de Borges), la reconnaissance publique (Borges à Paris) et enfin, le sujet le plus délicat dans la vie de n’importe quel artiste depuis Platon – son attitude civique (Borges, politique).
Chaque aspect si intéressant qu’il pourrait fait tout seul le sujet d’un livre entier, mais Llosa se garde résolument à la marge de mystère, en levant juste un peu le rideau pour taquiner le lecteur avide d’information. Aussi apprend-on entre autre que Borges, selon ses propres dires, a cultivé un seul genre : la poésie, mais en l’écrivant en prose; que parmi les études sur son œuvre il y a un livre vraiment fascinant, Paper Tigers, de John Sturrock, qui a réussi à s’en approprier l’ineffable de sa création tout simplement en proposant une théorie littéraire aussi riche et séduisante du point de vue intellectuel que la fiction borgésienne; que sa maison, toute comme ses manières, simule la modestie en cachant, dans le fond, son scepticisme de génie pour qui sa supériorité intellectuelle n’est tout à fait importante; que la caractéristique majeure de son œuvre est d’avoir transformé tout savoir spécialisé (philosophie, linguistique, théologie etc.) en fantaisie littéraire, puisqu’il était, comme il le disait lui-même, « pourri de littérature »; que c’est la France qui l’a découvert, dès les années 1960, et qui « a fait de lui l’un des auteurs les plus traduits, les plus admirés et imités dans toutes les langues de culture de la planète»; enfin, que ses opinions politiques, quoique l’aient descendu un peu de son piédestal (comme il est d’ailleurs le cas avec d’innombrables autres grands artistes) ne l’ont rendu ni plus compréhensible, ni plus vulnérable aux yeux du public.
Mais l’aspect le plus émouvant qu’on découvre dans ce petit volume est l’humilité des grands. On l’entend dans l’exclamation de Borges lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a pas ses propres livres dans sa bibliothèque : « Qui suis-je moi, pour côtoyer Shakespeare ou Schopenhauer ? »
On la sent, également tranchante, dans la préface où Llosa essaie d’expliquer le sentiment écrasant que la grandeur de l’œuvre de Borges le fait éprouver :
…la sensation que quelque chose de cet éblouissant univers surgi de son imagination et de sa prose me sera toujours refusé, quels que soient mon admiration et le plaisir que j’y aurais pris.
Enfin, on s’émeut de sa révérence dans l’adieu paisible avec lequel il lui rend hommage au nom de nous tous :
Adieu, Borges, écrivain génial, vieux mystificateur… les écrivains célèbres, généralement, vieillissent mal, remplis qu’ils sont de superbe et de petites misères. Mais vous, vous gardez la forme et ces pièges savants et splendides qui emplissent vos contes, vous nous les tendez maintenant en parlant. Et nous sommes toujours pris dans ces rets avec un égal bonheur.