Lorsque j'ai fait mon école secondaire, en Acadie du Sud-Est du NB, on ne nous faisait pas lire de classiques. On ne croyait pas à ça. Mieux valait laisser les élèves "libres" de choisir eux-mêmes parmi les livres de la bibliothèque. Notre "liberté" était si précieuse qu'on ne nous offrait même pas des listes de livres suggérés. J'en ai lu, des merdes, à la dernière minute pour des compte-rendus de livre. Et bien sûr, l'enseignant n'ayant pas lu ces merdes lui-même, je pouvais raconter à peu près n'importe quoi et quand même décrocher un "A". Je ne sais pas si les écoles du NB ont laissé tomber cette politique depuis, mais j'ai souvent pensé que la jeunesse méritait - avait un droit, même - de savoir quels sont les ouvrages qui ont le plus marqué la société, au moins du dernier siècle!
Certains me diront, "Maria Chapdelaine, quand même! Tu aurais eu amplement le temps de le lire à l'université, ou depuis!" C'est vrai. Et je me suis effectivement rattrapé jusqu'à un pont pendant toutes ces années. Mais dans le cas de Maria Chapdelaine, j'avais une certaine réticence. Je supposais que ça allait être quétaine, corny, kitch (choisissez votre préféré). J'avais entendu qu'on s'en était servi comme histoire édifiante, que c'était une ode à la gloire du peuple canadien-français, en particulier de sa tradition agricole et paysanne. Je n'avais pas envie de lire ce que j'imaginais de la propagande.
Joel, Joel, Joel... pourtant, maints exemples t'avaient déjà démontré que, généralement, les classiques sont désignés comme tel pour une raison. J'ai trouvé dans ce roman une description poignante et sensible du rude vécu des paysans qui colonisaient la région du Lac Saint-Jean au tournant du 20e siècle. La surprise, c'est que ce mode de vie n'est pas tant glorifié qu'il est décrit, à la fois avec un grand réalisme et un certain lyrisme. Les difficultés de ces pauvres gens ne sont aucunement minimisées; au contraire, elles sont décrites au point où on a impression d'y être, de les vivre avec les protagonistes. J'ai eu un réel respect et une meilleure appréciation pour le travail de nos ancêtres en le lisant. (Bon, mes ancêtres ont défriché des terres du comté de Kent, et non du Lac-Saint-Jean, mais à part un été marginalement plus long, la réalité était semblable.)
Surprise agréable: la "supériorité" ou la plus grande désirabilité du mode de vie agricole n'est pas affirmée dans le roman (du moins, pas avant la fin - nous y reviendrons). Au contraire, les divers protagonistes - Maria en premier - se retrouvent souvent à rêvasser des villes américaines et du travail bien payé qu'on y trouve, et où on peut vivre entouré d'autres émigrés canadiens, et même aller à la messe en français. (Ou alors, quelquefois, à s'imaginer vivre l'aventure du coureur des bois et trappeur dans les forêts boréales.) Cette alternative déchirante, elle s'est présentée à des milliers de Canayens à cette époque. L'ambivalence de plusieurs envers celle-ci est bien décrite par Hémon, qui montre aussi comment ces décisions étaient généralement prises par des gens qui n'étaient pas équipés pour comparer froidement ces différentes possibilités.
Un autre aspect de ce roman qui m'a semblé moderne, c'est que la protagoniste principale est une femme, une jeune femme. Maria, bien sûr. Je serais curieux de lire ce que les littéraires en ont dit. Car j'imagine qu'on peut la dépeindre comme une femme terriblement passive, soumise à toutes fins pratiques, qui se plie à la tradition (ne serait-ce que familiale) et qui fait ce qu'on attend d'elle. D’une femme aliénée, à 180 degrés de la libération. Mais en même temps, c'est clairement à travers de ses yeux qu'on découvre cette histoire. Et on les ressent bien, ses impressions, ses hésitations, ses (dé)goûts et ses désirs, même. Même soumise, elle est clairement le sujet (dans le sens fort du terme) de ce roman. Son humanité transperce les pages, et on s'y identifie.
Puis, finalement, il y a les dernières sept pages, désolantes. Sept pages qui sortent de nulle part et qui tentent à elles seules d'infirmer presque tout ce que j'ai dit plus haut. Placée devant des choix difficiles, Maria se faire dicter par des "voix" ce qu'elle devrait faire, ce qu'elle *veut* faire, en fait, et elle les accepte. Tout ceci me semble nettement moins moderne que l'ensemble du roman. Était-ce un clin d'oeil à l'idéologie nationale "agriculturiste" canadienne-française? Hémon s'est-il senti obligé d'offrir une sorte de "morale" à son histoire à la toute fin? D'autres ont sûrement disserté sur le sujet, et j'ai trop d'autres chats à fouetter pour m'y pencher. Mais je dirai quand même que pour moi, ces sept pages malencontreuses (et souvent citées, en passant) n'enlèvent (presque) rien à la richesse ou à la fraicheur du témoignage dans son ensemble.
Alors, si cela vous chante, lisez ce classique. ;-)