La curiosité, étant une belle qualité, m'a poussé à consulter des noms qui m'étaient inconnus. Ainsi se dévoile Alicia Gallienne.
Les raisons pour laquelle j'ai été intrigué, tout particulièrement, par ce recueil, sont d'une part les thèmes de la relation à la mort, comment approcher la vie et l'amour ainsi que le poucoir salvateur de l'écriture, et d'autre part, la posture de l'autrice, elle-même, diagnostiquée d'une maladie du sang à ses 15 ans, et décédée d'une aplasie médullaire à seulement 20 (et 11 mois).
Il faut savoir qu'Alicia est fille d'une famille mondaine et de la grande bourgeoisie, et dont les membres sont liés par alliance au Baron Frère.
De plus, son enfance est marqué par les décès précoces de son entourage, comme celle de son frère Éric en 1987 et celle de David, le fils de 14 ans de Romy Schneider, en 1981 qu'Alicia fréquentait avec son frère Ian.
On apprend à connaître cependant son goût pour la poésie, et composé par les grands noms : Prévert, Rimbaud, Cocteau et Eluard. Ses lectures seront complétées par celles de Hegel, Kafka, les surréalistes ainsi que que Tolstoï et Dostoeïvski, qu'elle déclare être "grandioses". Elle commencera elle-même son premier recueil entre journal intime et poésie à 16 ans, écrivant alors durant ses insomnies.
En dépit de son jeune âge, elle connaît les danse-club des années 80, mais aussi les soirées au Lido (cabaret), au Palace (à l'époque boîte de nuit, et autrefois Cabaret et salle de théâtre) et Chez Castel (club privé des cercles les plus privés de Paris, alors restaurant, discothèque, bar à cocktails et salon). Toujours guettée par la mort comme une épée de Damoclès, elle passe aussi des jours à la Méditerranée ou à Cognac, au château de Kilian Hennessy (qui aura aussi été un lieu visite par Catherine de Médicis et Henri de Navarre et le lieu de tournage de "Benjamin ou les Mémoires d'un puceau" de Michel Deville).
En soit, nous avons une jeune fille de famille influente, libre de faire absolument ce qu'elle veut d'une part, parce qu'elle est condamnée et donc, elle doit profiter, et d'autre part, parce que sa famille peut se le permettre. L'origine et la posture de la famille n'est pas anodine, et connaissant les tendances de chez Gallimard, on peut, en effet, questionner la légitimité de publication : ici, il est évident de penser, que même par le caractère particulier de la maladie d'Alicia, la réputation et le pouvoir de la famille ont facilité la création d'un recueil, préfacé et de sa mise sur le marché.
La lecture de la poésie d'Alicia était, d'entrée de jeu, quelque chose que j'allais prendre personnellement, moi-même atteinte d'une maladie qui n'a pas de traitement (mais qui n'est pas, dans les faits, mortelle), il y a un rapport à la douleur, du dit et du non-dit, mais aussi de la disposition d'esprit. J'ai pu effectivement retrouver cela, mais toute mesure entendue, il s'agit d'une perspective personnelle, ici, celle d'Alicia. Il semble qu'elle croise la mort avec l'amour, notamment tourné vers sa famille, des amis et des amants (puisqu'elle dédie le 2e Livre Noir à Xavier Giannoli, qu'elle a fréquenté). Considérant sa vie mondaine, je m'étais attendue à voir du contenu sur la vie un peu décadente des clubs privés et des cabarets, mais cela n'a pas été le cas et le recueil offre plus le rendu des introspections nocturnes d'une jeune adolescente, qui deviendra à peine jeune femme. La naïveté des choses se mêle avec une gravité et une maturité propre à la maladie et la certitude de mort à venir, le contraste est fin, mais saisissant. Tout naturellement, on retrouve des lieux communs, qui ne sont pas très retravaillés, ce qui est compréhensible de par l'âge peu avancée de la poétesse.
En ce qui concerne l'écriture, "Les Dominantes" semble influencée par les pratiques de Quignard et Char, dans cette esthétique assez moderne de dire, bien moins ampoulée, en ayant néanmoins cette empreinte romantique, tragique, tournant autour de la notion de la mort, mais surtout, du comment dire au-revoir. Alicia choisit la prose ou le vers non rymé ni spécifiquement rythmé par la disposition des pieds. Résolument, l'écriture est libre, elle file et s'installe : une liberté dont elle doit jouir avant qu'il ne soit trop tard et qui ne fera que s'intensifier au fil des recueils. Les vers vont se dénuer de la ponctuations dès "Nocturnes" et continuer ainsi avec les version de "Livre Noir". "L'infini moins un" sera dans la même lignée.
Parmis les tropes récurrentes, l'aspect physique a une place assez relative, la mer et les oiseaux sont clairement explicités comme force de liberté et de créativité. On sent surtout, et bien évidemment, sa volonté de vivre avant de mourir, mais aussi la fragilité que sa maladie lui fait sentir (faiblesse, limites, l'injustice parfois, les manqués). Ce qui domine, c'est son obsession pour l'amour, et cela m'a surprise, car je ne m'attendais pas à autant d'éloge.
(Je vous épargne ma critique très négative de la préface, qui est, si je peux la résumer, succinctement, extrêmement mal menée.)
Pour en finir avec la poésie d'Alicia, ce qui nous intéresse plus que la préface d'ailleurs, elle allie à la fois le romantisme noir, confessionnalisme, et un certain expressionnisme. Si ma lecture était initialement dirigée vers le "comment penser sa maladie", cela a été assez satisfait, et à cet effet, constitue une lecture qui le met en perspective. J'ai cependant bien moins accroché à toutes les évocation de l'amour, qui sont répétitives parfois.