Fin de la lecture de Temps, Récit et politique : 3 1/2 ⭐️
I - Takeways
Rancière réactualise ce qu’il identifie comme la hiérarchie des temps : cette suma divisio entre le temps de l’homme actif (celui de l’action et de la fin) et le temps de l’homme passif ou mécanique (c’est-à-dire ce temps répétitif et très généralement contraint).
Ces temporalités distinctes - premier instrument de la domination et de la pérennité des hiérarchies sociales - serviraient en réalité la même logique. Domination et émancipation se confondraient : même si en apparence la première réserve le temps noble à certains (au présent), et la seconde assigne les autres à un temps de l’espérance (au futur), toutes deux contribuent à essentialiser le nécessaire. Les dominés ne seraient pas encore prêts et ne pourraient sortir de l’ignorance que lorsque le temps sera venu.
C’est une critique très explicite du sens de l’histoire, de la nécessité historique ou de la justice du temps - appelez la comme vous voulez. Attaquant les jeunes hégéliens, les marxiens et les marxistes et toute ontologie historiciste de la nécessité, Rancière rejette l’idée selon laquelle l’histoire avance selon une nécessité, et avec elle, enterre les miroitements d’une justice temporelle.
Selon lui, à rien ne sert de rendre la domination présente comme moment nécessaire de l’histoire, il faut sortir de ce temps linéaire. Mais comment ? 🥁 “Il faut reconquérir le temps pour l’habiter autrement”, c’est-à-dire rompre avec la hiérarchie des temporalités en refusant cette distinction d’une part, et en affirmant l’égalité des intelligences (tout être parlant est déjà capable).
Une telle position emporte des conséquences claires : il ne faut pas attendre l’émancipation (quoi que ça aurait pu signifier), il faut cesser de croire que le futur justifie le présent - et surtout - il faut que l’émancipation irrupte dans le présent, que ceux qui “n’avaient pas le temps” se mettent à briser la distribution dominante du temps permise par la hiérarchie des temporalités.
II - Critique
Dommage qu’une partie de la résolution du problème dégagé soit fondée sur une lecture maladroite, voire fallacieuse, de Marx. La mobilisation de concepts marxiens pour tenter de légitimer une critique de l’ontologie de la nécessité n’a rien de novatrice et ne s’oppose pas à ce que Marx identifiait déjà.
Il déroule une sorte de présentisme politique où l’émancipation surgirait de nulle part, sans que la place de la théorie des structures ou de leur transformation longue ne soit considérée outre mesure.
‼️C’est un choix délibéré de ne pas fonder sa théorie sur des analyses structurelles, mais ça résiste difficilement à certaines objections… les irruptions égalitaires naissent bien de quelque chose. Il semble opposer le méchant théoricien dominant dans sa tour d’ivoire aux masses, niant implicitement la capacité théorique de celles-ci.
On peut le lire non pas comme une critique de la domination théorique et de la naturalisation de l’historicité, mais comme une véritable invisibilisation de la théorie produite par les acteurs de la révolte eux-même…
// Fricker et les injustices épistémiques 1) d’une part les structures macrosociales sont à l’œuvre 2) d’autre part les dominés théorisent déjà.
(Anti-explicationnisme et présentisme ≠ praxis et maturation historique des luttes)