J'entends parler de Genefort depuis longtemps. J'ai même quelques uns de ses romans. Pourtant je ne l'ai jamais lu. Les Temps ultramodernes est donc une découverte pour moi, découverte d'un écrivain qui, après trente ans de carrière, cinquante romans et des prix littéraires, est en pleine possession de sa plume et de son art. Romancier français courageusement engagé dans la littérature de genres, spécialiste des space operas, Genefort est un amateur et amoureux de science-fiction authentique, pas un de ces Houellebecq-Rufin qui parce qu'ils n'écrivent jamais de littérature de genre pensent tout comprendre à la littérature de genre et n'hésitent pas à la piller pour donner à leur carrière ennuyeuse un coup de crayon insolent (le non-conformisme de façade m'agace prodigieusement).
Genefort n’est pas de ceux-là. J’ai du respect pour son projet et sa carrière. Pourtant, je le dis sans ambage : je suis un peu déçu. Bien sûr, Genefort n’est pas une plume. Je tiens de toutes façons qu’avec les Jardins Virtuels de Sylvie Denis, le style de la science-fiction française a atteint un sommet qu’il ne cesse de descendre depuis, une opinion qui n’engage que moi et qui doit beaucoup à mon ignorance. Et c’est ce que j’en viens à penser au bout de cent pages des Temps ultramodernes. Le problème est chez moi. J’habite depuis trop longtemps dans des pays anglophones. J’en ai tellement intériorisé les normes que la SF française m’apparaît comme de la SF étrangère et inférieure.
La manière de Genefort est différente de la manière des romanciers anglo-saxons. Le mantra de ces derniers est que toute histoire doit se baser sur les personnages. Genefort travaille autrement. Les personnages ne lui servent pas à fonder son intrigue. Ils lui servent de points de vue par lesquels il nous promène dans son univers. Ce traitement est difficile à accepter quand on est habitué aux codes réalistes si minutieux des Anglo-Saxons. Les Temps ultramodernes apparaît un peu comme un théâtre de marionnettes, un théâtre de carton, un théâtre d’ombres chinoises, où à de nombreuses reprises je renâcle contre des invraisemblances, des raccourcis, des développements qui laissent de côté la psychologie, des épisodes où la volonté des personnages n’entre pas. Est-ce la manière française ? Je me souviens d’une interview de Charlotte Rampling, où, sommée de choisir entre manière anglaise et manière française de tourner, elle déclarait avoir besoin des deux : « Les Anglais basent tout sur la vraisemblance : scénario, character building, dialogues sonnant « vrais », documentation rigoureuse etc… En France au contraire la mise en scène est au centre. On est plus proche du théâtre ».
Ceci pour exonérer Genefort de certains des reproches qu’au fil de ma lecture j’ai pu lui faire. Cela ne les excuse pas tous. Dans une entretien récent donné à France Culture, Genefort confesse ne pas travailler sur plan. Il préfère écrire au fil de l’eau, puis reprendre et corriger. Cela n’est pas dans la manière anglo-saxonne non plus, dont les écoles d’écriture professent une approche de la construction fictionnelle proche de la gestion de projet. Il faut définir les personnages séparément, les construire le plus largement et profondément possible, réfléchir au mouvement général de l’intrigue, penser à la rythmer par des épisodes réguliers destinés à soutenir l’attention du lecteur, construire la dynamique narrative autour des désirs des personnages, penser à alterner moments de tension et moments de détente, réfléchir aux problématiques sous-jacentes à l’oeuvre et sur l’éclairage qu’on souhaite leur donner etc. Cette approche méthodique, certains diront industrielle, laisse la touche personnelle de l’auteur.e pour la fin, son style non plus le creuset de la création mais son ornementation. Le mérite de cette approche est de garantir des résultats moyens de qualité supérieure et plus constante : arrivant à l’aéroport en retard au moment du départ en vacances, si vous souhaitez empoigner un roman à la hâte avant l’embarquement, il est plus sûr de vous diriger vers le rayon « Crime / Thrillers » de W.H.Smith que vers le rayon « Fantaisie /Science-Fiction » des relais Hachette. La contrepartie, bien sûr, est que la science-fiction anglo-saxonne est incapable de produire un Serge Brussolo.
Laurent Genefort n’est pourtant pas Serge Brussolo. L’idée de base des Temps ultramodernes est riche. Son exploitation me paraît hâtive. Les premiers chapitres sont forts, visuels, surprenants. Mais Genefort glisse inéluctablement vers la copie de roman populaire. Ce qu’il n’emprunte pas expressément au Prisonnier de la planète Mars il l’emprunte inconsciemment aux Mystères de Paris. Plusieurs fois, comme l’intrigue exige du développement et des péripéties, Genefort tombe dans l’ornière du cliché. Qu’on compare son histoire à ce que propose Lehman dans l’univers des Brigades chimériques, y compris dans L’Homme truqué et Ultime Renaissance : si leurs problématiques sont parfois faciles ou superficielles, les histoires de Lehman sont riches en invention, en intrigues secondaires, en personnages complexes, leurs fins ouvertes nous laissant délectablement sur notre faim. L’intrigue des Temps ultramodernes est hâtivement débouclée. L’auteur fait à chaque personnage un sort convenu qui ferme l’histoire une fois pour toute, comme s’il avait la ferme intention de ne plus jamais y revenir.
Pourtant Les Temps ultramodernes a été reçu avec enthousiasme. Son auteur a occupé l’antenne radiophonique, la presse en a parlé. Est-ce moi? Suis-je le seul à penser de la sorte ? Suis-je désormais trop anglais pour lire de la SF française ? Je suis donc allé lire les critiques du public sur Babelio. Rares sont celles qui expriment des réticences mais elles existent. Eureka, me dis-je, y aurait-il des âmes soeurs parmi mes compatriotes ?
Las – les critiques de Babelio me déçoivent encore plus profondément que Genefort. Les rares reproches qui lui sont faits sont à propos du manque de réalisme de la planète Mars. Que des humains puissent y respirer à l’air libre est grotesque ! Qu’on y trouve des formes de vie animales et végétales évoluées est absurde ! La référence pourtant transparente et complètement assumée au roman de Gustave Le Rouge est donc passée complètement à côté des abonnés. Je fustige, encore une fois, le grave déficit de culture de genre en France : cette emprise des séries audiovisuelles, ce mépris des formes écrites, dans les formes écrites cette adulation pour la littérature blanche et cette ignorance totale des créations romanesques de science-fiction dans lesquelles on ne voit qu’un jeu pour gosses, une littérature sans enjeu, sans perspective historique, qui peut être négligée.
Mais ça n’est pas juste. Pas juste pour le lectorat français, que Babelio représente bien pauvrement. Pas juste pour Genefort qui mérite d’être examiné par des amateurs du genre, et non pas des instagramistes trop paresseux pour prendre une photo. Je fouille encore. Sur le site d’Albin Michel je trouve un lien vers le blog « L’épaule d’Orion » (belle référence à Blade Runner). J’y trouve une critique sérieuse, réfléchie et… enthousiaste.
Dammit.
« c’est surtout à La Machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling que le roman de Laurent Genefort m’a fait penser » écrit l’auteur.e du blog, « à la différence près que contrairement au roman de Gibson et Sterling, celui de Genefort est réussi »
Double Dammit ! Les personnages y seraient creusés, la fresque historique particulièrement bien rendue, les thèmes et problématiques contemporains exposés frontalement. « Au-delà de l’aspect rétro-scientifique, Les Temps ultramodernes est un roman qui porte une part importante d’horreur et de violence sociétale. »
Me voici contredit, cette fois par une voix réfléchie, argumentée et pertinente. Mais je trouve dans cette argumentation opposée à la mienne une autre trace de ce fossé qui en France sépare les territoires que se sont attribués les différentes littératures. Cette fois, c’est l’amateur de science-fiction qui ignore ce que le roman social parvient à dire et la façon qu’il a de le faire. Le meilleur chapitre des Temps ultramodernes, c’est l’avant-dernier. Genefort y dresse un petit panorama des conséquences de la crise de la cavorite sur la vie des Français. C’est beau comme du Balzac. Pourquoi n’a-t-il pas pu tenir ce style tout au long de son ouvrage ? Le roman de Genefort manque d’homogénéité : les passages de pure imaginaire alternent avec les traités de merveilleux scientifique et les scènes de critique sociale. Chacun a ses mérites, c’est comme si Genefort était trois écrivains, mais trois écrivains séparés, un étrange cas de schyzophrenia scriptu. Les Temps ultramodernes, écrit à trois mains par Le Rouge, Verne et Balzac, utilisant la technique du cadavre exquis.
Et me voici une nouvelle fois, dans ma conclusion, forcé de rectifier le tir de mes paragraphes précédents. J’ai lu Les Temps ultramodernes en quelques jours, un exploit pour moi cette année et le signe que le roman est fluide et absorbant. Bien sûr, je commence à me lasser un peu de la steampunk à la française et des contextes de la Belle Epoque. J’en ai assez dit contre l’adoration anglaise pour l’époque victorienne qui nourrit en sous-main de vilains relents de nationalisme, de racisme et de colonalisme. On voit où cela a mené le Royaume-Uni au cours des dix dernières années. Mais Genefort est habile. Il nous place dans une période noire de l’histoire sociale française et il le sait. Et il le montre à son lecteur, sans lourdeur, sans effets de manches, sans condescendence. Les années 1910 appartiennent encore à l’affaire Dreyfus. La France y est nationaliste, militariste, intolérante, misogyne, antisémite, les idéologies de race y sont prévalentes et avec elles l’eugénisme. Tout cela est présent sans fard dans le roman, même si parfois son lectorat s’y trompe (mais je fais encore référence aux lecteurs de Babelio). A ce contexte pitoyable Genefort oppose des personnages en lutte, enseignantes, femmes de sciences, artistes, anarchistes. Il montre tout le chemin effectué depuis. Il nous montre aussi tout le chemin qu’il nous reste à faire et, par cela, notre propre visage. La science-fiction ne parle jamais du futur, elle parle toujours du présent. C’est un autre mantra de l’école anglo-saxonne. Sur ce point la littérature française de genre n’a rien à apprendre outre-manche. Je serai heureux de proposer une version anglaise de ce petit billet le jour où Les Temps ultramodernes seront disponibles chez Waterstones.