"Impressions et lignes claires", un titre qui en dit beaucoup sur les impressions générales d’un homme qui, sur une route longue, entrevoit un horizon flouté, mais qui s’en approchant, perçoit des formes (ou des lignes) désormais précises de ce qui devient alors son nouvel univers.
Les 420 pages d'Édouard Philippe, ancien Premier ministre français et de Gilles Boyer son conseiller avant d’être élu député européen, constituent un témoignage puissant et intimiste sur les coulisses du pouvoir en France. Le récit débute par une évocation des débuts en tant que Premier ministre, avec la sincérité qu'on lui connaît, quant aux incertitudes et angoisses qui ont marqué sa nomination. La première rencontre avec Emmanuel Macron “dans un bureau ou les livres s’empilaient en colonnes fragiles” et les premiers jours au sein de l'appareil gouvernemental signe à la fois l'excitation et la pression qui accompagnent la prise de fonction d'un tel poste. Avec un optimisme prudent, il dévoile non sans grandes espérances, les ambitions et les défis qui l'attendent à Matignon, les réformes envisagées, les politiques à déployer, avec une reconnaissance des obstacles potentiels et des complexités inhérentes à la gouvernance. L'auteur (mettons au singulier pour faciliter car il est très difficile, ici, de savoir qui des deux écrit quoi) ne se contente pas de dépeindre un tableau idyllique ; il admet les difficultés et l'incertitude, mais c'est précisément cet équilibre entre espoir et réalisme qui donne toute sa profondeur à son témoignage.
Par une description détaillée de la journée particulière de sa nomination en tant que Premier ministre (devenue un fameux rituel disons républicano-protocolaire), il souligne combien ce choix est rarement une décision tranquille dans l'histoire de la Ve République, et avec une certaine ironie, évoque les manœuvres nécessaires pour échapper à la presse, allant jusqu'à prendre un taxi pour rejoindre l'Élysée, une anecdote qui illustre parfaitement la pression médiatique constante. Le Quatuor, composé du Président de la République, du Premier ministre, du Secrétaire Général de l'Élysée et du Directeur du Cabinet du Premier ministre, y est décrit comme le cœur de l'appareil d'État, un ensemble d'acteurs essentiels dans la marche de la République. Dans un registre plus introspectif, "Primus inter pares nous transporte au sein du bureau vide de Premier Ministre, un espace qui semble autant impressionner par sa taille que par son vide, métaphore potentielle des responsabilités à remplir et on y apprend aussi que, loin des clichés lointains et des préjugés facile, tel le paradigme de l'iceberg, la formation d'un gouvernement, est une tâche ardue, et doit tenir compte de nombreux paramètres : parité, représentation géographique et raciale, équilibre des forces politiques, et relations personnelles. L’auteur illustre cette complexité avec des exemples concrets, tels que les démissions de ministres pour raisons personnelles ou pour des scandales, révélant les défis permanents de la gestion gouvernementale.
L'ouvrage aborde également les transformations profondes de la société française au fil des décennies. En comparant la France d'il y a vingt ans avec celle d'aujourd'hui, il met en lumière les changements sur le plan médiatique, social et politique. Les idées autrefois acceptées, telles que le cumul des mandats ou l'opacité politique, sont maintenant remises en question. Ce regard permet de mesurer l'évolution des mentalités et des attentes citoyennes, et souligne aussi la nécessité d'adaptation constante des responsables politiques en prenant toujours en considération la nécessité incontournable de l'équilibre des pouvoirs entre les législatif, exécutif et judiciaire, et le maintien de cette séparation pour assurer une gestion équilibrée et efficace de l'État. Ce souci se retrouve également dans sa description de la politique de défense française, où il évoque la difficulté de perdre des soldats, ainsi que le respect dû aux familles éplorées. La France, par ses armées, et par son rang, se doit de faire respecter le droit international, un rôle complexe et exigeant à bien des égards dans tous les foyers de tensions, ou disons de crises.
Parlant des crises, ils ont marqué le mandat du Premier Ministre, notamment celle des Gilets jaunes. A travers un tableau plein de références historico-politiques, il en décrit les tensions, les défis économiques et sociaux, et les sentiments d'injustice ressentis par une partie de la population. Cette période, bien que tumultueuse, a influencé profondément ses décisions politiques et sa perspective sur la gouvernance, renforçant son engagement à écouter les citoyens et à chercher des solutions équilibrées aux problèmes complexes.
Le pouvoir des mots en politique est une autre thématique explorée avec acuité, naturellement quand on prend en compte la réputation de sincérité qui accompagne l'ancien locataire de Matignon depuis toujours. Il souligne combien les discours et les déclarations publiques (disons les prises de parole) peuvent mobiliser, apaiser ou influencer l'opinion publique, en politique. Trouver l'équilibre entre clarté et diplomatie dans la communication politique est présenté comme un défi constant et essentiel pour tout homme politique, ou qui aspire à l'être, non seulement en France mais partout dans le monde. Il en va de même pour ce qui est de la maitrise nécessaire des questions financières et environnementales. l'auteur nous plonge dans l'hypocrisie politique sur les questions de dettes financière et écologique et met en garde contre les fausses promesses et les décisions irresponsables qui peuvent aggraver ces dettes, insistant sur l'importance d'une gestion honnête et transparente pour restaurer la confiance publique et assurer un développement durable.
Enfin, la gestion des crises sanitaires (mais bien sûr), avec un focus particulier sur la pandémie de COVID-19, y est soulevée avec lucidité. Il détaille les décisions difficiles qu’il lui fut obligé de prendre avec le gouvernement, les incertitudes et les pressions, ainsi que les conséquences économiques et sociales que l’on connaît. La nécessité de concilier mesures sanitaires strictes avec le maintien de la vie économique et sociale du pays est un équilibre délicat, mais crucial.
Je retiendrais que ce livre offre un regard introspectif le mandat de E. Philippe en tant que Premier ministre. Les réflexions sur les défis émotionnels et professionnels de cette transition, et son sentiment d'accomplissement malgré les difficultés, apportent une dimension personnelle et touchante à ce récit politique qui nous fait savoir que les hautes positions politiques ne sont pas ce long fleuve tranquille de jouissance et de privilège que nous pensons ("une villégiature" comme dirait mon ami Omar Lo). Plus qu'un témoignage de pouvoir, cet ouvrage est aussi une exploration des valeurs, des défis et des leçons tirées d'une expérience d'un grand commis au sommet de l'État pendant 1145 jours.
Cet œuvre se distingue non seulement par la richesse de son contenu, mais aussi par l'harmonie parfaite de son style d'écriture. Co-écrit par Édouard Philippe, ancien Premier ministre, et Gilles Boyer, son conseiller avant d'être élu député européen, le livre se lit comme un jumelage de voix parfaitement synchronisées, rendant (presque?) indiscernables les contributions individuelles de chaque auteur (une unité narrative qui renforce la cohérence et l'impact du récit). Le style se caractérise par une clarté remarquable, qui permet une lecture aisée, digeste et captivante. On voit clairement que les auteurs partagent une vision commune et une profonde compréhension des enjeux politiques et personnels relatés. Ils ont adopté une prose sobre et élégante, marquée par une précision lexicale et une richesse d'expression. Un texte ponctué de réflexions et d'anecdotes, racontées avec une verve narrative qui maintient l'intérêt du lecteur tout au long de l'ouvrage.
La prouesse stylistique réside également dans la capacité des auteurs à intégrer des éléments narratifs et réflexifs sans rupture de ton ou de perspective. Leurs voix se fondent l'une dans l'autre, alternant les anecdotes personnelles, les réflexions politiques et aussi (ce qui fait le charme de l'écriture) les descriptions factuelles avec une fluidité naturelle. Cette symbiose textuelle crée une impression de continuité et de cohérence qui rend le récit encore plus immersif et crédible. La complicité entre les deux auteurs se manifeste également dans leur capacité à maintenir un ton uniforme, avec une certaine sobriété et une rigueur intellectuelle, tout en laissant transparaître une sensibilité humaine et une empathie sincère ce qui confère au texte, il faut le dire une dimension analytique et parfois (quoi que) émotionnelle.
L'humour subtil, ce grain de sel souriant, ainsi que l'ironie ponctuent également le texte, ajoutant une légèreté bienvenue sans jamais compromettre la gravité des sujets abordés. Les auteurs jouent habilement avec les registres de langue, alternant entre un vocabulaire politique précis et des expressions plus familières, ce qui contribue à humaniser les figures politiques et à rendre les situations décrites plus accessibles au lecteur.
In fine, je dirais, que "ILC" est une démonstration éclatante de la puissance de la collaboration littéraire. Les deux amis ont des styles siamois qui se marient si parfaitement que l'on oublie rapidement qui a écrit quoi, et l'on se laisse emporter par la fluidité et la richesse de leur prose commune.