Le libéralisme est, fondamentalement, une pensée double: apologie de l'économie de marché, d'un côté, de l'Etat de droit et de la "libération des mœurs" de l'autre. Mais, depuis George Orwell, la double pressée désigne aussi ce mode de fonctionnement psychologique singulier, fondé sur le mensonge à soi-même, qui permet à l'intellectuel totalitaire de soutenir simultanément deux thèses incompatibles. Un tel concept s'applique à merveille au régime mental de la nouvelle intelligentsia de gauche. Son ralliement au libéralisme politique et culturel la soumet, en effet, à un double bina affolant. Pour sauver l'illusion d'une fidélité aux luttes de l'ancienne gauche, elle doit forger un mythe délirant: l'idéologie naturelle de la société du spectacle serait le "néoconservatisme", soit un mélange d'austérité religieuse, de contrôle éducatif impitoyable, et de renforcement incessant des institutions patriarcales, racistes et militaires. Ce n'est qu'à cette condition que la nouvelle gauche peut continuer à vivre son appel à transgresser toutes les frontières morales et culturelles comme un combat "anticapitaliste". La double pensée offre la clé de cette étrange contradiction. Et donc aussi celle de la bonne conscience inoxydable de l'intellectuel de gauche moderne.
Jean-Claude Michéa (né en 1950) est un professeur de philosophie (aujourd'hui à la retraite) et un philosophe français, auteur de plusieurs essais consacrés notamment à la pensée et à l'œuvre de George Orwell.
Fils d'Abel Michéa, résistant communiste pendant la Seconde Guerre mondiale, il passe l'agrégation de philosophie en 1972 à l'âge de vingt-deux ans. Engagé au Parti communiste français, il s'en écarte en 1976.
Professeur de philosophie au lycée Joffre à Montpellier depuis la fin des années 1970 (il a pris sa retraite à la fin de l'année scolaire 2009-2010), Jean-Claude Michéa est connu pour ses prises de positions très engagées contre les courants dominants de la gauche qui, selon lui, ont perdu tout esprit de lutte anticapitaliste pour laisser place à la « religion du progrès ».
Prônant des valeurs morales proches du socialisme de George Orwell, Jean-Claude Michéa fustige l'intelligentsia de gauche qui s'est selon lui éloignée du monde prolétarien et populaire. Il défend des valeurs morales collectives dans une société de plus en plus individualiste et libérale, faisant exclusivement appel au droit et à l'économie pour se justifier. Il « considère que les idéaux bourgeois libéraux ont triomphé du socialisme en le phagocytant » et « déplore que le socialisme ait accepté les thèses du libéralisme politique ».
Participant depuis de nombreuses années à l'entraînement d'adolescents, il a publié un livre sur le football, tout à la fois éloge de ce sport populaire par excellence, et critique de l'industrie footballistique. Selon lui, le football est mis à mal par les doctrines comme le merchandising et le supporter qui en sont les conséquences les plus néfastes.
Puis, dans L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Michéa développe la théorie selon laquelle l'enseignement serait passé d'un enseignement tourné vers la culture générale et l'émancipation intellectuelle du citoyen à une formation préparant l'individu à la compétition économique du xxie siècle.
Dans Impasse Adam Smith, Michéa considère que la gauche est une alliance entre le socialisme et le progressisme formée lors de l'Affaire Dreyfus, qui ne peut se faire qu'au détriment du socialisme, la gauche ne faisant ainsi que livrer un peu plus le monde à l'emprise économique du libéralisme économique. Pour Michéa, le libéralisme est structurellement une idéologie progressiste, opposée aux positions conservatrices ou réactionnaires comme l'avait souligné Marx. De la droite à l'extrême gauche, une idéologie libérale est selon lui à l'œuvre. L'essai qu'il a publié en 2007, L'Empire du moindre mal, est consacré à cette question. Son livre a fait l'objet d'un accueil critique plutôt positif chez les partisans de la décroissance ou la Revue du MAUSS5. Sa position est proche de celle du philosophe Dany-Robert Dufour dans son ouvrage Le Divin marché.
Dans les Mystères de la gauche (2013), il poursuit cette critique de la gauche, qui selon lui, « ne signifie plus que la seule aptitude à devancer fièrement tous les mouvements qui travaillent la société capitaliste moderne, qu'ils soient ou non conformes à l'intérêt du peuple, ou même au simple bon sens ». La gauche étant devenue identique à la droite, cherche à dissimuler cette proximité en mettant en avant les questions «sociétales».
Jean-Claude Michéa est également l'un des principaux introducteurs en France de l'œuvre de l'historien américain Christopher Lasch, dont il a préfacé plusieurs ouvrages dans leur traduction française.
Ce livre offre un approfondissement de la double pensée (libéralisme économique et libéralisme culturelle) étant aux sources de l'unité de la logique libérale doublé d'une découverte de l'homme Michéa, de son parcours, de ses références intellectuelles, de ses visées...
En désaccord sur les solutions (société égalitaire, libre et décente de type anarchiste et à tendance zégiste) mais en accord total avec l'analyse et le diagnostique de la société atomisée et de la destruction des structures traditionnelles (famille, état, patrie...) et de la décence commune (se basant sur la logique du don - donner, recevoir et rendre établie par Mauss) afin de laisser libre court au règne du marché et aux règles procédurales d'un droit abstrait se fondant sur des normes toutes aussi abstraites et non plus sur un ordre concret et enraciné. (normativisme quand tu nous tiens).
La partie sur la nouvelle religion des droits de l'homme, et la critique qu'en formule Karl Marx - tout comme ont pu le formuler Charles Maurras ou Joseph De Maistre en leurs temps - est exceptionnelle de clarté et de justesse en tant qu'elle est à la source de nombreux maux modernes et contemporains.
A travers ce recueil d’interventions à propos de son livre L’empire du moindre mal, Jean-Claude Michéa entend préciser son analyse de la nature du libéralisme contemporain et sa portée philosophique profonde. Il met notamment en lumière la convergence voire la profonde complicité qui lie le libéralisme économique et financier - souvent étiqueté « de droite » - et le libéralisme sociétal dont se gargarisent la gauche et l’extrême-gauche actuelles. Il est particulièrement virulent contre ses dernières qui, en insistant uniquement sur l’identité personnelle des « monades humaines » que sont les individus dans la logique libérale, participent à la destruction de la « décence commune » populaire qui forme le socle de la solidarité traditionnelle et des identités séculaires qui la fondent. La logique libérale poussée à l’extrême a besoin d’individus déracinés spatialement mais aussi mentalement pour imposer une double logique soi-disant neutre fondée uniquement sur les mécanismes impersonnels du marché et de l’Etat dit « de droit », mécanismes dont l’objectif est de régler lés interactions des égoïsmes individuels. A cela, Michéa oppose une critique radicale, fondée sur la défense des identités commune et d’abord de l’identité de classe ainsi que sur le refus de la société de consommation. Cette consommation est aussi bien matérielle, avec son accumulation de « gadgets inutiles », qu’immatérielle, basée sur la destruction des valeurs traditionnelles au profit de métaphysiques délirantes (cf. le wokisme actuel). Bref, il s’agit encore une fois d’un ouvrage riche qui ouvre des pistes de réflexion et ramène aux questions fondamentales de la philosophie politique que sont les rapports entre l’individu et sa communauté. Ou, comme le disait un de mes profs de philo, « tous les citoyens doivent-ils être des amis ? »