Depuis des générations se transmet la légende du migoï, le yéti, aussi sacré que cruel. Au royaume du Dolpang, rares sont ceux qui l'ont croisé et en sont revenus vivants. Alors, quand un migoï enlève la Kumari, la jeune déesse vénérée de tous, nul ne sait comment la retrouver. Personne, sauf Tao, un Danseur-Combattant du Monastère aux Portes d'Or. Seul, il part sur ses traces et lie à jamais son destin avec celui de la bête. Tragédie polyphonique imprégnée de culture et légendes népalaises, roman fantastique au milieu des montagnes du toit du monde, Dolpang tord la réalité de l'Himalaya pour mieux nous y transporter, addictif !
Ce voyage au Dolpang était un vrai régal. Quel plaisir de suivre Tao, jeune moine danseur poussé par sa destiné, ainsi que la Kumari, petite fille érigée au rang de déesse. Leurs rencontres avec le peuple des Migoïs, ces créatures mystérieuses et repoussantes de la montagne, sont pleines de sensations fortes, et de sens. Nous voici plongés dans ce qui pourrait être un conte mythologique autour de deux thèmes passionnants : celui de la différence, et celui du poids de la tradition. Le récit semble simple au premier abord, mais il est plein de détails touchants qui nourrissent la lecture. J'ai apprécié l'écriture, fluide et douce, ainsi que le rythme de l'histoire. Je me suis laissée portée des grands temples aux hautes montagnes, en imaginant le Népal qui a inspiré l'autrice. Un vrai dépaysement !
"Dolpang" évoque à la fois les classiques tels que "Tarzan" d'Edgar Rice Burroughs, ainsi que "Tintin au Tibet" d'Hergé, mais ce qui le distincte, outre sa structure singulière en chorale, est la présence d'éléments culturels assez méconnus des Occidentaux. Il s'agit de l'un de ces romans pour les lecteurs qui veulent explorer le monde et sont capables d'apprécier un rythme tranquille.
"Dolpang" est un Népal fantastique, "petit royaume rêvé entre le Dolpo et le Mustang, les deux plus mystérieuses régions du Népal", pour citer l'autrice. Un monde dans lequel vivent les "migoïs", êtres quelque part entre humain et singe, que les américains du Nord appellent "Bigfoot". Ces créatures, comme les gorilles, vivent en clan, avec un mâle et plusieurs femelles, mais sont carnivores. Dans ce monde, ils ne côtoient normalement pas les humains, séparés par une rivière.
Cependant, dans le Dolpang existent des Déesses vivantes qui sont quand à elles bien réelles. On les nomme "Kumari", elles auraient reçu le souffle de Kali, une Déesse du panthéon Hindou, qui s'incarne dans ces très jeunes filles. Elles sont choisies dans la prime enfance et doivent correspondre à 32 critères de beauté spécifiques. En outre, elles sont soumises à des épreuves qui peuvent être terrifiantes, surtout pour des enfants de cet âge ( entre 3 et 8 ans) avant d'être officialisées. Les Kumari ont une vie très particulière. Elles ne marchent pratiquement pas, car le sol est jugé "impur" pour leurs divins pieds. Elles sont végétariennes, la viande étant considérée comme de la charogne et donc, impure. Elles ne doivent en aucuns cas saigner, autrement, elles perdent le "souffle de Kali". D'ailleurs, les kumari qui ont leurs premières menstruations sont aussitôt destituées. Elles ne doivent démontrer aucunes émotions, ne doivent jamais pleurer ou rire. Lorsqu'elles sortent dans les villages pour être adulées, elles sont portées et leurs pieds sont posés sur un plateau où l'on peut lui faire des offrandes. Les Kumari sont vêtues de vêtements somptueux, maquillées et parfumées. On leur peint un "troisième oeil" sur le front, comme en témoigne la couverture. La vie des Kumari peut paraître aisée, car d'un point de vu matériel, elles jouissent de tout, mais les conventions du Droit de l'Enfant dénoncent cette pratique encore aujourd'hui. Les anciennes Kumari ont souvent des problèmes d'atrophie musculaire du fait de si peu marcher, ne jouissent d'aucune scolarité et ont souvent des enjeux de santé mentale dûs au changement radical de style de vie. Aussi, selon un mythe, marier une kumari porte malheur ( la mort dans la prochaine année) et les confine donc à la solitude conjugale. Bref, je vous invite à aller vous renseigner sur le sort de ces petites népalaises, c'est aussi intriguant que triste. Petite lueur d'espoir: aujourd'hui, certaines Kumari sont scolarisées.
Maintenant que vous avez un meilleur aperçu des éléments culturels importants, qu'avons-nous côté histoire?
Shanah est une migoï femelle, qui vient de mettre au monde un énième bébé malformé, qui sera assassiné par le Grand Mâle de son clan. Dans la cour d'un monastère, de jeunes danseurs-guérriers se préparent à la fête de Changyar. Tao va mener la danse, c'est un grand honneur et il se montre fort habile, malgré son choix de masque. Il a choisi de lui donner la forme d'une migoï, celui de Shanah, qui serait responsable de la mort de son père. Hélas, alors qu'il espérait quelque signe encourageant de la part de la Kumari, elle ne daigne même pas lui faire l'offrande d'un sourire. Mais lorsque Shanah brave le monde des hommes et kidnappe la kumari, alors en déplacement, Tao se lance sur ses traces pour secourir la Kumari et du même coup, venger son père. Avec lui se lancent Petit Lièvre, un orphelin maigrichon qui a un bec-de-lièvre et une drôle de parlure, ainsi que Anmo, autrefois son meilleur ami, même si c'est un yack, au pelage immaculé. Mais à travers les rencontres des personnages, la frontière entre monstruosité et humanité semble devenir bien floue.
Le début du roman est atypique, il ne nous révèlera pas d'emblée tous les détails. Il faudra les cueillir en progressant dans le roman. On ne connait donc pas le monde exotique qui s'ouvre peu à peu à nous. Chaque chapitre est assez court, partagé entre Chanah, Tao, Kali et même Anmo et Kong vers la fin. Comme je l'évoquais au début, il faut se laisser imprégner par cet univers nouveau sans vouloir tout savoir tout-de-suite. Si vous êtes un Lecteur du genre impatient et à souhaiter rafler les romans rapidement, il se peut que vous abandonniez tôt. Au contraire, si vous donner le temps à ce monde de vous laisser entrevoir ses mystères et sa culture, alors vous êtes parti pour une belle ballade.
Chanah, en enlevant Kali comme enfant de substitution, me rappelle donc l'histoire de Tarzan et c'est d'autant plus vrai que les migoïs ressemblent à des gorilles. Kali, d'abord dégoûtée et choquée, réalise à leur contact qu'elle peut a nouveau éprouver des émotions. En outre, sa force de caractère, qu'elle croit liée à la présence en elle de Kali, lui donne le courage de faire face à la situation. Peu à peu, même notre perception des migoïs change en même temps que la sienne.
Tao pour part, est un orphelin qui a été élevé par des moines, après la mort de son père. Dans ce pays, la danse et la guerre vont de paire,ce qui vient de dynamiter nos concepts machistes occidentaux de la "virilité". Tout comme Kali ( de son vrai prénom Soleya) il croit qu'il ne doit surtout pas éprouver la peur.
Petit Lièvre, un personnage fort attachant, souffre d'une fente palatine, qu'on appelle communément un "bec-de-lièvre". Contrairement à Tao, personne ne l'a pris en charge, il a dû se débrouiller seul pour survivre. Il a une drôle de diction et son langage est très primaire. Il a en revanche un esprit vif et un meilleur instinct que Tao, surtout pour juger les gens. D'abord rejeté, il finira par se faire accepté comme compagnon par le jeune danseur.
Chanah, enfin, est le personnage phare. Tout arrive en raison d'elle. On comprend peu à peu que sa vie n'a pas été simple. Elle a survécu à une altercation la laissant borgne. Elle perd tous ses enfants, nés malformés et donc rejetés par leur père. Chanah est endeuillée et cherche désespérément à combler son manque affectif. La voir apprivoiser et être apprivoisée par Kali/Soleya est émouvant.
On a trop peu souvent la chance de voyager dans cette partie du monde, alors ça me fait réellement plaisir de le faire à travers ce roman jeunesse. Paysages nordiques, fêtes hindous, culture népalaise, drame familial et frontières entre espèce sont tous des thèmes de ce roman. Il y a quelque chose à la fois très "animal" et de pourtant doux dans les représentations des personnages. D'ailleurs, même les animaux nous parlent dans le roman, quand leur tour de chapitre leur permet.
C'est un roman d'incursion, telle que l'a fait son autrice quand elle a fait ce voyage dans ce pays méconnu. le genre qui nous fait changer de regard et ouvre sur le monde. Je me réjouis d'en voir de plus en plus en librairie jeunesse, surtout dans un monde intermondialisé comme le nôtre. Un roman où la beauté et la laideur, la civilisation et la nature, l'humain et l'animal jouent sur leurs frontières. Embarquez-vous?
Catégorisation: Roman Fantastique, littérature jeunesse adolescente, premier cycle secondaire, 13 ans+ Note: 8/10
Cette aventure fantastique s'appropriant des éléments de mythologie hindoue met en dichotomie la Kumari (incarnation de la déesse), douce délicate, qui ne doit jamais montrer ses émotions et les migoïs, créatures mi-animales mi-humanoïdes, qui ne sont que dans le ressenti, dans la nature première de l'être. Une très belle fable qui arrive à dresser la perfidie de l'homme et ses mensonges comme destruction de la nature. Le personnage de Tao permet de voir cette oscillation entre l'innocence et la crédulité enfantine et les sentiments exacerbés des hommes. Il s'agit également d'un roman initiatique sur la quête d'identité : d'abord pour la Kumari qui redevient "femme", non-sacrée, et, ensuite, Tao, qui se confronte à ses peurs et évolue mentalement vis à vis des créatures après les avoir vues dans leur milieu naturel. Cette histoire démontre bien qui est le véritable monstre et n'est pas sans rappeler Le livre de la jungle. L'enfant-lièvre demeure le porte-étendard de la pureté de l'innocence. La grande solitude après la destruction de la famille est également un thème central de cette oeuvre. À découvrir.