3.5
*à noter que j'ai lu l'édition revue et augmentée*
le livre commence sur le concept phare de delvaux : celui des filles en série. comment elles sont autant le produit de l'oppression et de la reproduction de celle-ci qu'une possibilité à la sororité. aussi : ce que la sérialité veut dire sur le plan du genre, de la fabrication des filles/femmes dans notre société. en soi, ce concept a beaucoup de potentiel et je crois même que delvaux a pu mettre le doigt sur quelque chose de très pertinent et fécond dans l'univers de l'analyse féministe et de l'émancipation. cependant, dès notre sortie du chapitre introducteur où les bases conceptuelles sont posées, on ne va pas plus loin dans l'élaboration des filles en série, se limitant plutôt à une somme d'exemples éparpillés, et parfois même illuminés dans un angle qui ne semble pas être le plus évocateur de la figure. références multiples à des films, contenus, livres, pensées : on peut aimer et trouver pertinent, mais comme aucune n'est particulièrement phare, on en vient à rester un peu en surface chaque fois on évoque les princesses de disney, super, je crois aussi que c'est un bon exemple : pourquoi passer tout notre temps sur le petit chaperon rouge? au final, c'est comme si delvaux ne faisait que pointer des moments qui lui avaient fait penser à son concept pourtant bien parti, sans aller plus loin dans la quête de signifiants, résultant parfois même sur des passages qui ne nous en disent pas tellement plus sur les fameuses filles en série. ça nous laisse sur un espèce de féminisme plus mainstream, moins dans l'approfondissement de la cause. en gros : on reste trop dans les analyses de cas sans tisser des concepts reliés entre eux et utiles au développement de la thèse... ok, oui, les filles en série, mais quoi après? une simple somme d'exemples? les approfondissements ne suffisent pas à consolider un univers conceptuel qui ferait de la figure des filles en série quelque chose de plus qu'un argument anecdotique.
ceci est aussi accentué par ma critique principale du livre, c'est-à-dire le manque total de perspective sur les réalités non-blanches. je sais que la réédition se veut plus inclusive, et pointe peut-être avec trop d'évidence la lacune, mais dans tous les cas le concept en soi de la sérialité évoque selon moi une réalité de la blanchité sans adresser cette particularité ontologique. ma réflexion durant ma lecture ne pouvait pas s'éloigner de : si les filles en série sont une forme de production de la féminité, des femmes, ne paraît-elle pas évidemment seulement accessible aux femmes blanches? comme quoi on ne tolère la femme que lorsqu'elle est blanche, et que les filles en série seraient, en quelque sorte, la production finale de plusieurs femmes parfaites selon le patriarcat? on évoque les féminités sérielles des élites, seulement accessibles à certaines. il faudrait plutôt mettre en question : pourquoi est-il possible qu'une certaine classe de femmes puisse "réussir" la féminité, et en masse en plus? remplir la fonction sans faute, le feminine mystique? on fait des commentaires sur les femmes racisées en occultant trop souvent les réalités qui ne sont pas noires, on a un arrière goût d'after-thought, qui encore une fois souligne le fait que l'on ne peut pas détacher le concept de la fille en série de la blanchité. là, peut-être, on aurait eu une meilleure analyse des mécanismes de création des féminités, et surtout de celles sérielles qui sont acceptées dans la société (pour leur fonction). sinon, on a plus l'impression paradoxale qu'on étudie les filles en série à travers le prisme de "la" femme, de la réalité déconnectée du privilège blanc.
dans tous les cas, plusieurs réflexions dans ce livre sont définitivement pertinentes, surtout en deuxième partie, notamment la réflexion sur la sororité, sur l'échappement aux filles en série pour privilégier les filles (femmes libérées) en série (en grand nombre, qui s'associent entre elles pour refuser d'entrer dans la société des hommes), sur l'image et les dédoublements, sur nelly arcan, sur la pornographie, etc. mais encore une fois, on reste très large autour du cadre conceptuel. je dirais que ce livre est plutôt une graine à planter par sa lecture, prendre le concept des filles en série et explorer les pistes présentées, continuer à voir ce que ça peut donner quand on se pose d'autres questions sur les raisons d'être de ces filles. un peu en mode : prendre le concept, et poursuivre la réflexion par nous même comme apport principal du livre plutôt que la totalité de l'analyse en soi comme apport. sans dire qu'il n'y a rien de bon : seulement, le concept en soi mérite d'être beaucoup plus examiné. un peu surprise, honnêtement, on disait que c'était un incroyable banger. au final, je me sens un peu comme après avoir lu le 2e sexe, mais version québec. peut-être aussi parce que delvaux feele très beauvoirienne malgré son non-essentialisme. une discussion à continuer, moi qui me disait que quelques lignes suffiraient