L'usine vue de l'extérieur, toujours. Certains diront qu'elle y est transfigurée par la poésie, je dirais davantage qu'elle y est défigurée, dans tous les sens.
Ce livre se présente comme une sorte de récit fragmenté qui adopte le point de vue d'un "on" indéfini au féminin singulier, signe de la disparition et de l'aliénation de la narratrice dans l'anonymisation de l'usine, je suppose.
À cette volonté (ou cette prétention) non pas de décrire, mais bel et bien de saisir l'essence même de l'usine, se superpose l'artifice du truchement poétique. Tout n'y est que calcul : phrases simples, énumérations ouvertes, multiplication des déterminants définis à valeur de généralisation... Pour ne rien dire de l'association de la matérialité au spirituel... La retenue et la méticulosité du récit débordent sans cesse sur la vie intrinsèque à l'usine ; toute forme humaine y est éradiquée, des émotions à l'identité propre des personnages (absence de discours direct, absence de noms propres).
Les deux perspectives de Maurice Blanchot et de Marguerite Duras ne font que conforter un sentiment qui émerge dès le premier seuil de l'ouvrage : ce livre est un récit d'intellectuel, pour les intellectuels. Autrement dit, il n'y est aucunement question d'une écriture du "dedans", tout n'y est que regardé avec circonspection et étrangeté.
Lire Maurice Blanchot s'écrier "fini le temps, abolie la succession", alors même qu'elle est une matrice essentielle de toute l'expérience ouvrière... Ou bien Marguerite Duras louer cet ouvrage comme un accès à "une donnée commune [l'expérience ouvrière]. Même à ceux qui n'ont jamais abordé ça"... Sans parler du mépris à peine dissimulé de cette question absurde posée par Marguerite Duras (qui semble entretenir un lien de filiation très étroit avec la célèbre remarque satirique de Montesquieu) : "Comment peut-on être là ?".
En somme, un autre récit qui renforce une vision préétablie de l'usine comme lieu de l'aliénation et de la monotonie : à lire pour consolider ses stéréotypes lorsque l'on est totalement étranger à ce milieu, mais non pour se confronter à la complexité réelle de l'expérience ouvrière.