le mois d’août 1893 aurait pu disparaître des mémoires. Dans les marais salants d’Aigues-Mortes, une rixe éclate entre ouvriers français et saisonniers italiens. La ville gronde d’une colère folle. L’étranger devient un animal à abattre, sans état d’âme. Saura-t-on jamais ce qui a déclenché une telle folie ?
Les auteurs de De sel et de sang s’emparent librement de ces faits réels (qui ont une troublante résonance avec le monde d’aujourd’hui) et racontent ces moments de démence, qu’un journaliste du Journal du Midi a décrit comme « indignes d’un peuple civilisé » (édition du 18 août 1893).
On y découvre comment les discours nationalistes et cocardiers, les fantasmes xénophobes et la vieille rengaine « fiers d’être français », ont incité des laissés-pour-compte à se déchaîner contre leurs frères de misère avec une effrayante sauvagerie.
Je connaissais cet épisode dramatique de l’histoire de France mais je ne l’avais jamais imaginé. Ce roman graphique donne une narration impressionnante de cette tuerie barbare servie par un dessin proche d’une sculpture de Rodin. Je suis aussi d’accord avec un commentaire qui fait le rapprochement avec Goya. Les foules sont toujours dangereuses et les idées d’exclusion et de nationalisme des sources de drames potentiels ou réels.
Aigues-Mortes 1893 : quand la xénophobie déchaîne la violence
Pour ma part,
Tout commence sous une chaleur harassante, le 16 août 1893, au Marais de la Fangouse exploité par la Compagnie du Sel dans la commune d'Aigues- Mortes.
Une bagarre éclate chez les "forçats du sel".
Une rixe entre les trimards français et les immigrés transalpins, qui prend des proportions inattendues et horribles; vous en découvrirez tous les détails en lisant l'album.
Le récit nous est conté par la veuve Roussel, la patronne de la boulangerie.
Celle qui a participé en héroïne à la défense des immigrés italiens nous raconte de son point de vue les origines de la violence, l'étincelle de la colère qui a mis le feu à la poudrière de la haine et la suite des évènements : la traque des étrangers appelée "la chasse à l'Ours", leur mise à mort par lynchage et l'épilogue historique.
Le récit est rythmé en plusieurs temps. Il n'y a pas de chapitrage mais à la place, un monticule de sel, maculé de sang au fur et à mesure que l'on avance dans la tragédie : quelle métaphore percutante!
Il y a deux couleurs majoritaires dans cet album : le blanc, celui du papier, pour représenter le sel ainsi que l'atmosphère aliénante et aveuglante d'une vie de labeur sous un soleil de plomb ; et la palette terre de Sienne pour dépeindre l'ambiance âpre et suffocante au sein des différents rassemblements.
Le dessin des personnages a ceci de particulier que les traits sont nerveux, tendus, déformés par la haine, les yeux révulsés, les corps crasseux et les muscles en congestion.
Une prouesse graphique qui me rappelle le tableau intitulé El Tres de Mayo 1808 en Madrid par Francisco de Goya (1814).
Il en résulte un album historique effroyable et réaliste nous invitant à réfléchir sur les conséquences dramatiques de la haine de l'autre, du racisme et de la violence.
Le récit rappelle par ailleurs que l'immigration est une réalité ancienne et complexe, qui ne peut être réduite à des clichés ou des stéréotypes.
"- Misérables! Qu'est-ce qui vous prend d'attaquer ... un pauvre ouvrier comme nous?! - Ton pauvre ouvrier, il mange le pain des Français! - Bougre de *ouillon, ce ne sont pas eux les affameurs!"
De cet album, je retiendrai longtemps un témoignage nécessaire dont certaines séquences d'humanité, de résistance et de solidarité m'ont donné les larmes aux yeux.
"- Marie ... Je suis si fière de toi. Mon enfant."
Les ravages du capitalisme dès le XIXe siècle, qui monte miséreux contre miséreux afin de maintenir sous son joug ces pauvres hères, convaincues que les responsables de leur misère se trouve dans les étrangers que l'on paye des brouettes pour faire le travail brutal et ingrat que les Français eux-mêmes renâclent à faire, tout cela culminant en un massacre généralisé et xénophobe des pauvres forçats italiens des marais salants d'Aigues-Mortes. Un épisode historique longtemps passé sous silence, et redécouvert il y a 40 ans seulement. Et toujours d'une actualité glaçante.