Formidable littérature haïtienne ! Je n'ai pu lu d’œuvres de ses maîtres les plus renommés (Dany Lafferière et Lyonel Trouillot) mais j'ai découvert, au hasard des recommandations, d'autres artistes de ce pays qui m'ont à chaque fois enchanté : Gary Victor, Jean-Claude Fignolé et donc Yanick Lahens.
La couleur de l'aube c'est l'histoire de deux sœurs qui vont rechercher pendant une journée leur frère qui n'est pas rentré à la maison la nuit précédente. Les deux sœurs sont de tempérament complètement différent : l'une, Angélique - la bien nommée - est une jeune mère de trente ans, résignée face à une vie misérable qui ne lui a pas fait de cadeaux et qui trouve le réconfort dans sa foi. L'autre, Joyeuse - la bien nommée aussi - est une écorchée vive, indépendante, bien décidée à mordre la vie à belles dents et qui ne s'en laisse pas compter. Ces deux femmes sont deux visages complémentaire de la misère de ce pays, des petites gens vivant dans les faubourgs de la capitale Port-aux-Princes.
Le système narratif du livre est formidable. D'abord, les deux héroïnes se partagent le récit dans la mesure où elle narrent un chapitre alternativement, les impairs pour Angélique, les pairs pour Joyeuse. Ensuite, la quête du frère disparu est en fait prétexte à de multiples retours en arrière où chacune raconte des épisodes de la vie quotidienne à Port-aux-Princes : leurs amours, le passé de leur famille, leur métier (infirmière pour Angélique, vendeuse pour Joyeuse), les virées avec les copines, la musique et aussi la relation au frère. Un livre court mais très dense et enlevé, en fait haletant.
Le style de Lahens est assez délectable. Un mélange d'exotisme avec ces mots créoles (expliqués dans un glossaire à la fin) qui ne ralentissent jamais la lecture et ce style poétique, ces multiples formules souvent imagées, toujours déchirantes pour exprimer la misère, le mal être, l'absence de perspectives d'avenir pour ces personnages.
Le livre est aussi l'occasion pour une plongée dans cette société haïtienne pleine de rites vaudous, à la corruption omniprésente et aussi au racisme au quotidien (la destinée de la petite servante Ti Louze "beaucoup plus noire que nous" - nous = les personnages principaux, noirs eux aussi - traitée comme une esclave "et qui devrait s'estimer heureuse d'avoir atterri chez nous" est particulièrement édifiante).
En grand et beau livre, une description poignante de la vie - je devrais dire de la survie - au jour le jour dans un pays depuis longtemps abandonné de ses dieux et de ses démons vaudous.