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132 pages, Pocket Book
First published May 20, 2009
...écrire m’est défendu, depuis qu’on m’a brûlé livres et cahiers. Ici, soi-disant protégée, je crie sans voix à qui veut bien m’entendre. Ici, on a peur des mots, surtout ceux qui nous viennent d’ailleurs, on les chasse, les brûle, puis on les remplace par le silence.
Je suis tout aussi coupable que ces hommes qui la violent. Je lui ai imposé des douleurs inimaginables, et cette voie vers l’enfer, je l’ai tracée pour elle et pour les autres afin d’assouvir ma soif d’écrire. Je peux tout aussi bien l’achever, ça soulagerait ses peines, mais j’ai encore besoin d’elle vivante, souffrante, écorchée jusqu’à la moelle. Écrire, c’est aussi entailler la chair pour tatouer l’indélébile mémoire.(...)
Serais-je en train de graver sur son corps les cris muets de toutes les femmes sacrifiées sur l’autel des fantasmes masculins ? Si je le pouvais, je lacérerais à coups de mots brûlants la peau de ces hommes qui se sont proclamés cerbères de Dieu sur terre. Si je le pouvais, je déverserais sur eux toutes les encres envenimées, dans cette vie et celle d’après. Je cracherais ma rage, jusqu’au vomi, sur cette feuille et celle d’après. Mais je me suis juré de ne pas salir le verbe qui rend hommage aux belles silencieuses. Je leur ai fait l’intime promesse de les porter en beauté comme des nymphes immaculées. Non, je ne dirai pas les mots méchants, les moches, ni les tordus. Je ne dirai pas les mots qui enlaidissent, qui noircissent, les mots vilains qui donnent des haut-le-cœur et rabaissent jusqu’aux bas-fonds.