Héroïne ordinaire, femme extraordinaire, Anna s’accroche à l’équilibre précaire de son quotidien. Entre son camion-rôtissoire et la vente de poulets qui l’aide à survivre, et son fils adolescent Léo, la vie ne lui a pas vraiment fait de cadeaux. Au bord de l’Atlantique et malgré le décès précoce de son mari, Anna et Léo ne manquent de rien d’essentiel, mais manquent de tout le reste. Le quotidien est un équilibre fragile. « Les corps solides » luttent lorsqu’Anna a un accident avec son camion et qu’il est définitivement détruit, mais les esprits, eux, se fragilisent. Comment faire désormais pour payer toutes les factures ?
Jusqu’à l’annonce du « Jeu », les espoirs s’amenuisent. C’est Léo qui va encourager sa mère à s’inscrire. Les règles sont simples : les vingt candidats sélectionnés doivent toucher un pick-up d’une valeur de 50 000 euros. Le dernier à lâcher la carrosserie repart à son volant. Cet argent permettrait de voir venir, et d’éponger les dettes. Anna est d’abord réticente, mais, dans une société où les filets de sécurité sont inexistants, et où le manque d’argent devient une préoccupation de tous les instants, elle se laisse convaincre. Joseph Incardonna montre à quel point la nécessité peut contraindre chacun à fouler au pied ses propres principes.
« Les corps solides » raconte cet appétit du spectacle, l’appétence du public pour un voyeurisme certain et les enjeux de la production et des sponsors pour gagner encore plus d’argent. La misère est transformée en divertissement : la France entière se passionne pour cette distraction en pariant sur ses candidats préférés. Les caméras sont allumées en continu, de jour comme de nuit, et les participants scrutés. La dignité humaine est mise aux enchères et la souffrance devient un produit à consommer. « Les corps solides » se transforme alors en miroir tendu au lecteur : d’où nous vient cette « passion » pour ce genre de défi ?
Le « Jeu » incarne une époque où le divertissement, la « trash TV », s’empare de la réalité pour estomper les frontières entre fiction et vie réelle. En mettant une voiture aux enchères, certains instrumentalisent la précarité et érigent l’humiliation de la pauvreté en spectacle. Les chapitres consacrés aux différents candidats démontrent bien que, peu importe la situation personnelle, ou les raisons intrinsèques de la participation, aucune mise en lumière des candidats ou question dérangeante ne sera épargnée.
Mais, ce ne sont pas les concurrents qu’Incardona attaque, mais bien ceux qui ont mis sur pied ce « Jeu ». L’écrivain n’épargne pas les sphères du pouvoir en regroupant capitalisme et pouvoir médiatique. Avec « La Reine des abeilles » (comprendre la Présidente), un patron cynique de l’industrie automobile, et des producteurs de télé sans foi ni loi, Incardona crée un trio infernal tout puissant, responsable d’une mascarade pathétique. Oui, les tragédies personnelles boostent les audiences, et si elles ne sont pas assez tragiques, il suffit d’en inventer. Quelle belle époque que la nôtre où se repaitre de la souffrance des autres fait relativiser nos propres malheurs !
Au cœur de cette critique sociale, « Les corps solides » met aussi en lumière la beauté du lien mère-fils, et ce qu’il en coûte pour le nourrir et le préserver. La plus grande force d’Anna (et sa motivation) trouve sa source dans l’amour qu’elle porte à son fils Léo. À 13 ans, celui-ci a des rêves de surf, d’océan et de voyages. Son père, qu’il n’a jamais connu, a surfé les vagues du monde entier et le surf est un élément puissant d’alliance familiale. Si le « Jeu » enchaîne, le surf, lui, libère, et la vague de liberté devient chaque jour plus forte, plus haute et plus accessible. Entre l’espace confiné du « Jeu » et l’immensité de l’océan, des zones d’harmonie s’ouvrent pour se sentir encore vivant. La relation entre Anna et Léo est le cœur battant du roman et lui confère une vraie dimension humaine. Anna est une Madone accrochée à ce pick-up, ses yeux ne quittent pas l’océan, son esprit est tout entier dirigé vers son fils. L’amour qui émane de ces deux personnages illumine « Les corps solides » et lui donne une forme d’invincibilité que le lecteur envie.
Il me faut parler de l’écriture de Joseph Incardona. Acérée, précise, elle va à l’essentiel sans en faire des tonnes. Cynique, puis tendre, irrévérencieuse parfois, délicate souvent, elle colle à la fois à la réalité des personnages, mais aussi à une vision incisive de notre société. Dans « Les corps solides », l’écrivain sait suspendre le temps pour offrir des moments de grâce qui font monter les larmes aux yeux. L’émotion est omniprésente, même lorsque la crudité des situations alterne avec des moments de tendresse, car le cynisme n’éteint jamais la bienveillance.
Il y a dans « Les corps solides » une implacable montée du désespoir que l’auteur maitrise de bout en bout. La lucidité des propos autorise l’acceptation de l’inacceptable sans jamais perdre de vue la force de l’amour. Le lecteur est captif du corps d’Anna qui se doit de tenir, tout en restant prisonnier des rêves de Léo. Même lorsque le corps souffre, et que cette souffrance est devenue un abject divertissement, le lecteur surfe la vague de la libération. Poison et contrepoison, « Les corps solides » fascine par sa capacité à générer toutes formes d’émotions.
Roman noir construit comme un thriller, photographique de notre société contemporaine, ou fable incisive profondément humaine, « Les corps solides » ausculte humanité et déshumanisation. Quand tout s’écroule, les valeurs de l’amour et du courage subsistent. À la fois charge contre les puissants et hommage vibrant aux plus fragiles, ce roman secoue et interroge. L’amour maternel n’est pas à vendre, l’amour filial non plus.
« Les corps solides » est un grand roman, de ceux qui restent dans les esprits, car il touche nos coeurs et nos tripes. Fascinant !