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160 pages, Kindle Edition
First published August 1, 2019
'Finalement, il n’y a pas de permanence dans ma station-service. Les gens ne font que passer Tout y est transitoire et fugitif. Symbole du temps qui file, de l’impermanence même. Anti-temple, ma station-service célèbre l’éphémère, le passager, le temporel. Seule sa structure — l’infrastructure —, au final, est impérissable, durable. Bon, après, peut-être que les gens reviennent par saison, que la permanence est cyclique. C’est une permanence plus difficile à cerner, plus indomptable.'
'Apparaissant dans les premières scènes (Tchao Pantin, Bagdad Café, Paris, Texas, Le plein de super...), la station-service signe le début de l'aventure, des possibles, lance le début de l'histoire. Elle est l'aurore du récit. Son odeur, son cœur, son décor. Au commencement était la station-service.'
Le lendemain, une Porsche grise s'arrête à côté d'une deux-chevaux bleu passé, pompes n° 1 et n° 3: il n'y a rien de plus démocratique et républicain qu'une station-service.
Cette sensation d'appartenir au passé se renforce. Comme si j'étais un vestige, le dernier dinosaure du monde carbone, la dernière sentinelle d'une époque (pétrochimique) bientôt révolue. Le denier gardien du phare d'un siècle (le XXe) qui roulait sur l'or: noir.
La femme sourit, l'encourage : "Mais pose-lui la question, il ne va pas te mordre." (Je n'en suis pas sûr.) Silence. L'enfant hésite. (Elle non plus n'est pas sûre.) La femme insiste : "Ben vas-y." La petite fille se lance : "Monsieur, est-ce que vous savez quelle énergie remplacera le pétrole quand il n'y en aura plus ?"
Je réfléchis deux secondes, je hoche la tête, pensif, et je déclare, prenant l'air solennel et grave de l'expert en catastrophe industrielle :
- L'homme.
La femme hausse les sourcils, roule ses yeux gris Renoir, tourne les talons. La fille suit en disant : "C'est vrai, maman ? C'est vrai ce qu'il a dit le monsieur ? C'est l'homme qui va remplacer le pétrole ?" La mère, excédée : "Mais non, n'importe quoi, c'est les énergies renouvelables." La fille, de plus en plus inquiète : "L'homme est une énergie renouvelable ?" Je souris. Elle se réfugient dans leur Voyager et repartent vers une autre planète.
Un flash. Le bruit d'un claquement qui dure. Je tourne la tête. Le H et le Z du néon HORIZON viennent de lâcher dans un volcan d'étincelles et s'arrêtent de grésiller pour de bon. On ne distingue plus désormais que, faible et tremblant :
ORI ON
Vêtu d'un kimono, face à Seiza (très sexy quant à elle dans son kimono en soie), prêt au combat, il ne faisait aucun doute pourtant que, fort de mes dix ans de judo, ma ceinture orange, mon 1,79 m versus son 1,50 m, j'allais lui donner une leçon, la ratatiner, l'éclater, la remettre à ses études d'hojojutsu, lui apprendre ce qu'était un maître en art martial.
Après les salutations d'usage (ritsu-rei : 30° d'inclinaison, respiration brève, fermeture éclair des yeux), en moins de temps qu'il ne faut pour manger un sushi, sans que je comprenne ce qui m'arrivait, et comment cela pouvait m'arriver, je me suis retrouvé ligoté, face contre terre, bavant sur le tatami bleu turquoise.
Devant moi maintenant : les beaux pieds de Seiza, qui tient le bout de corde rouge, l'agite et m'enserre.