3.5/5
Saga familiale s’étendant sur une soixante d’années et deux générations et demie, j’ai commencé Les Vainqueurs de Roy Jacobsen lors d’un voyage en Norvège à la fin octobre, la fiction historique étant un chouette moyen d’en apprendre plus sur l’histoire d’un pays. Le roman se découpe en deux parties, le narration passant de la mère Marta à son fils cadet Rogern. Leur trajectoire est similaire à ce que j’imagine être une majorité de la population norvégienne au cours du XXème siècle : vie agraire reposant sur les récoltes et la pêche en mer, exode rural, travail ouvrier à Oslo, avant de passer la main aux bébés boomers grandissant dans la misère et cumulant les petits boulots tout en bénéficiant, in fine, de tous les privilèges de leur génération face à leurs parents - études supérieures gratuites, voyages, foncier accessible, plein emploi…- et en reniant, tout du moins en partie, les valeurs éthiques et politiques de ces derniers.
J’ai dévoré la première partie très rapidement, adorant les longues descriptions des paysages reculés de la Norvège du nord et le personnage du père de Marta, boxeur acharné d’un combat aux rounds infinis face au gagnant tout désigné qu’est le capitalisme. Le personnage de Marta y reste très effacé, dans une abnégation totale (résultat de sa condition de classe et de genre, point de vue de l’écrivain portrayant sûrement sa propre mère, ou les deux ?).
Le changement de point de vue est assez abrupt cependant, j’aurais aimé rester avec Marta plus longtemps. Elle perd sa voix, déjà faible, à l’instant même où elle acquiert le statut de mère, ne servant plus que de tremplin à ses trois fils.
J’ai mis énormément de temps à pleinement rentrer dans la narration de Rogern, bien que j’ai apprécié que les deux narrations commencent chacune avec une anecdote de jeunesse façonnante pour les deux personnages (les explosifs de Marta, la course au temps idéal de Rogern). La raison de cette difficulté se trouve sûrement dans les descriptions bien trop longues (des dizaines de chapitres) de la scolarité de Rogern, ainsi que le sexisme d’autant plus patent de la prose de Roy Jacobsen une fois la passation effectuée.
En fait, le personnage de Rogern est assez antipathique. Il est à la fois passif et égoïste, et les commentaires en aparté de l’auteur, censés être des commentaires politiques cinglants, tombent à côté (on a l’impression d’entendre notre grand-père ancien soixante-huitard désabusé se plaignant au repas de noël après quelques verres dans le nez). Bien qu’ils (Rogern, Roy Jacobsen) reconnaissent à certains moments leurs privilèges d’enfants gâtés, on ne peut que s’agacer face aux platitudes énoncées avec un peu trop de sérieux. Pour quelqu’un censé avoir étudié la socio à la fac (apparemment presque argument d’autorité sous sa plume, à travers Rogern), c’est un peu décevant.
Malgré tout, on peut reconnaître à Roy Jacobsen sa qualité d’écrivain dans la précision de ses descriptions faisant de ce roman une mine d’or d’informations du point de vue de l’histoire politique, sociale et culturelle de la Norvège. Merci à lui de m’avoir fait replonger dans The Doors, qui constellent toute la seconde partie de l’ouvrage. Cela reste une lecture enrichissante et captivante (la preuve, j’ai tenu bon sur les 773 pages).