Lecture frustrante. Grosses opinions à venir.
Certains voient en ce roman une réécriture du mythe grec de la Méduse. Ce n'est absolument pas mon cas : c'est un récit qui y fait écho, qui y fait librement référence, mais sans plus. Il y a des réflexions intéressantes ci et là, ainsi qu'une démarche stylistique admirable, mais la magie n'a pas opéré sur moi, et j'irais jusqu'à dire que le message du roman ne fonctionne pas.
Donc, Méduse. Affligée d'une difformité faciale, rejetée par sa propre famille qui s'en débarrasse en la confiant à l'Athenæum, un "institut pour jeunes filles malformées." D'abord une servante, elle devient l'une des protégées, c'est-à-dire la victime des jeux pervers des "bienfaiteurs" de l'institut. Elle parvient à s'évader, découvre les pouvoirs destructeurs de ses yeux, revient à l'institut pour se venger, se retrouve libérée de la honte d'être une monstre, fin. Très cool. Sauf que ça ne se passe pas exactement comme ça. Oui, c'est un récit de vengeance et d'acceptation de soi; c'est une interprétation intéressante de la Méduse, avec des vulves à la place des yeux. Cependant, c'est loin d'être aussi 'girl power' et féministe que le quatrième de couverture le suggère.
Ce qui m'a frustrée, c'est l'absence totale de solidarité féminine tout au long du roman. Même parmi les autres jeunes filles de l'Athenæum, elle ne trouve qu'une seule alliée, qui la rejette également une fois qu'elle a vu ses yeux. Quand on connaît la véritable nature des yeux de Méduse (des vulves, donc), ce rejet systématique devient illogique. Pourquoi toutes les femmes regardent Méduse comme un monstre ? Sont-elles toutes incapables de se reconnaître en elle, d'admettre qu'il n'y a rien de monstrueux dans une vulve ? Martine Desjardins semble proposer que toutes les femmes sont prisonnières du carcan de leur honte, qu'il n'y a aucune entraide ou solidarité possible.
Ce qui est encore plus aberrant, c'est que la seule personne capable de supporter le regard de Méduse et de l'accepter soit un homme. "Tu as des yeux de femme, Méduse. Tu ne devrais pas en avoir honte," lui dit-il. C'est lui qui la met sur la route de son acceptation, qui lui donne les moyens de se regarder pour la première fois dans un miroir. Par ce choix narratif, Martine Desjardins illustre que dans son univers, l'émancipation de la femme passe par l'homme : c'est sa parole qui fait la loi, c'est son jugement qui a de la valeur. Pas une seule femme ayant vu les yeux de Méduse n'est capable de reconnaître qu'elle a des yeux de femme.
Pour un roman qui se veut féministe, il est terriblement centré sur les hommes. L'autorité du père, l'influence et l'emprise des nombreux "bienfaiteurs", l'armateur qui enlève Méduse de l'Athenæum (notons que sans lui, elle n'en serait jamais sortie), et finalement l'homme de main qui l'émancipe, ce même homme qui la trahit et à qui elle narre pourtant tout le roman. La seule femme qui a de l'autorité, soit la directrice de l'Athenæum, est entièrement dévouée aux "bienfaiteurs".
L'Athenæum peut être ainsi interprété comme une métaphore de la prostitution, où les jeunes filles jugées sans valeur et sans avenir sont à la merci des hommes qui peuvent abuser d'elles sans se soucier des représailles. La directrice, qui et a elle-même été le jouet de leurs sévices pervers dans son jeune âge, incarne alors une figure de proxénète qui se retourne contre les jeunes filles vulnérables au lieu de les aider. Même si le roman ne comporte pas de passages sexuellement explicites, les jeux des "bienfaiteurs" sont ouvertement humiliants et dégradants. Les hommes s'adonnent à des jeux puérils (chaise musicale, comptines, déguisements, serpents et échelles, etc.) et y incorporent une dimension sadique : insectes et bestioles dans les vêtements, cordes et noeuds douloureux, injures et sévices corporels variés. Malgré les humiliations que subit Méduse, elle en retire du plaisir à travers ce qu'elle décrit comme une "amoralité langoureuse", une "jouissance de la compétition", un "émerveillement" et une "sensualité débridée" (p. 125). Elle est donc initiée à la sexualité à travers ces jeux sordides, et même si la narration essaie de nous convaincre que Méduse est capable d'endurer ces sévices sans broncher, à mon sens ça ne fait que renforcer l'ampleur de l'emprise que les "bienfaiteurs" exercent sur elle. Méduse est utilisée, objectifiée, dégradée; le fait qu'elle soit leur jouet préféré ne change rien au fait qu'elle soit un jouet pour eux.
Autre bémol : le roman s'articule autour de la notion de laideur et de monstruosité sans jamais se pencher sur les rapports de force entre les sexes. Si Méduse et les autres jeunes filles de l'Athenæum sont rejetées et opprimées, ce n'est pas uniquement en raison de leur laideur, mais bien de leur sexe. Notons ainsi qu'il n'y a pas de jeunes garçons difformes à l'institut, et que même si les "bienfaiteurs" sont décrits comme "défigurés par les rides, les comédons, les pores cratériens, les kystes, ler gerçures, la couperose, les cicatrices biseautées, les poils incarnés, les taches de vieillesse, les verrues" (p. 114-115), ça ne les empêche aucunement d'être des hommes accomplis occupant des postes influents dans la société. La laideur des hommes n'a rien à voir avec la laideur des femmes. Un homme laid n'a pas à craindre de se montrer en société car sa valeur ne dépend pas de son apparence. Une femme laide, en revanche, doit lutter pour prouver son humanité. En outre, les difformités des jeunes filles ne les protègent pas des abus; le roman illustre parfaitement comment il y aura toujours des hommes pervers et cruels pour s'acharner sur elles, peu importe leur apparence.
Ainsi, je trouve risible qu'à la toute fin, Méduse ne décide pas de pétrifier les "bienfaiteurs", mais plutôt d'immortaliser sur leur visage leurs grimaces grotesques. "Essayez maintenant d'être pris au sérieux !", les défie-t-elle. C'est tout ? Être pris au sérieux ? Le roman a déjà établi que ces hommes sont laids, et cela ne les a pas empêchés d'obtenir tout ce qu'ils désirent - PARCE QUE CE SONT DES HOMMES. Une grimace de plus ou de moins n'y changera rien. C'est une vengeance décevante, qui n'est absolument pas à la hauteur des sévices que Méduse et les autres jeunes filles ont enduré. J'irais même jusqu'à ajouter que le "renversement des rapports de force" de Martine Desjardins est un échec. La femme émancipée et libérée qu'elle nous présente ne démantèle pas le système patriarcal, et même si elle s'accepte comme elle est, elle est toujours perçue comme un monstre aux yeux du reste du monde. Méduse termine son récit en partant seule, en "n'ayant de pensée ni pour [l'homme qui l'a trahie] ni pour personne" (p. 210) - elle obtient sa victoire personnelle et considère que le jugement des autres ne l'atteindra plus jamais. Mais qu'en est-il des autres femmes comme elle ? Encore une fois, pas de communauté, pas de solidarité, pas même envers les jeunes filles qu'elle a libérées (presque accidentellement d'ailleurs, c'est juste la suite logique d'avoir fait fuir les "bienfaiteurs" et non une partie intégrante de sa vengeance).
Bref. Un roman rempli de beaux mots, de belles phrases, de métaphores et d'assonances, de champs lexicaux bien recherchés. Son contenu, quand à lui, me laisse dubitative. Après avoir passé presque deux heures à rédiger ce commentaire, j'ai la flemme de composer une conclusion digne de ce nom, alors je dirai seulement : trop d'hommes; trop d'hommes dégoûtants; l'émancipation qui a lieu seulement grâce au regard d'un homme, quelle déception; vengeance trop propre, on ne sent pas la colère de Méduse. J'ai en tête les représentations variées de la Méduse grecque, avec ses grimaces horrifiées et ses yeux révulsés - une sainte colère à la hauteur de son destin tragique. Ici, la Méduse de Martine Desjardins est trop sage, trop timorée.