Pour comprendre la guerre qui a lieu sur le territoire de l’Ukraine, il faut comprendre ce que les sociétés russe et ukrainienne ont en commun et ce qui les sépare. Pour ce faire, Anna Colin Lebedev aborde dans une première partie quelques points saillants de l’histoire partagée de l’Ukraine et de la Russie : le passé soviétique, la Seconde Guerre mondiale et la Shoah. Elle montre comment la mémoire des répressions soviétiques et de l’histoire complexe de la Second Guerre mondiale est différente dans les deux sociétés : l’ukrainienne essaye de s’y confronter tant bien que mal, tandis que la russe s’y refuse et se cantonne à une utilisation de l’histoire au service du mythe de la grandeur russe et de ses objectifs impérialistes. La deuxième partie s’intéresse aux sociétés civiles et à la gouvernance dans les deux Etats. Si l’Ukraine comme la Russie font face à l’héritage soviétique d’un Etat centralisé, corrompu et violent, la différence réside dans l’activisme de la société civile. Si une société civile influente peine à émerger en Russie, en Ukraine la société a l’expérience de son pouvoir : plusieurs fois les autorités ont infléchi leurs politiques, voire ont fini par céder, face à l’activisme de la société. La violence d’Etat n’est pas tolérée en Ukraine comme elle l’est en Russie. Enfin, la dernière partie de l’ouvrage est consacrée au gouffre qui sépare désormais les deux nations : annexion de la Crimée, guerre du Donbass, guerre d’agression contre l’Ukraine. Le soutien de la société civile russe à « l’opération militaire spéciale » mais aussi les exactions commises par les troupes russes ont convaincu le peuple ukrainien que les Russes, longtemps présentés comme frères, voulaient leur destruction. L’ukrainien et le russe n’ont que 64% de leur vocabulaire en commun. Seuls 40% des Russes ont des liens amicaux ou familiaux avec l’Ukraine. La Russie s’est imposée comme la culture de la modernité et de la grandeur au dépend des langues et des cultures des autres nations soviétiques. Pour certains Ukrainiens, défendre aujourd’hui la langue ou la culture russe, même si l’on est opposant à la guerre, c’est perpétuer la domination du russe et de la Russie sur son voisinage. De même, « sont coupables ceux qui parlent de réconciliation […] car ils font avancer l’idée du nécessaire dialogue qui n’est qu’un paravent visant à forcer l’Ukraine à se plier aux conditions de la Russie. [ …] Rejeter ce qui est russe, ce qui est Russie, ce qui est russophonie, est pour de plus en plus d’Ukrainiens une forme de résistance à une agression multiforme ». Aujourd’hui, le gouffre entre les deux peuples et immense et seule une reconsidération par la Russie de son passé, des ses relations avec ses voisins, et de son futur pourrait permettre à l’Ukraine et à la Russie de s’écouter à nouveau. « On avait pensé, à tort, les comptes de l’Union soviétique soldés lorsqu’elle s’était dissoute sans conflictualité majeure en 1991. Le vrai prix à payer nous est donné aujourd’hui ».
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