Je suis très mitigé. En terme de narration c'est très bien fait, habiller un bouquin de vulgarisation économique en feuilleton familial sur 3 siècles, c'était très malin et la BD se lit très bien. Sur le fond, la promesse du titre n'est pas tenue. Certes on parle du capital, mais vraiment peu (voir quasiment pas) d'idéologie finalement ; le prisme quasi-unique d'analyse ici est économique - les mesures fiscales, des aspects très techniques - au détriment des idéologies, c'est-à-dire des philosophies politiques qui ont accompagné les évolutions du capital. Je pensais qu'il y aurait un peu d'histoire des idées, et au final pas du tout. Je ne sais pas à quel point la scénariste en est responsable, où si c'est un défaut inhérent à l'adaptation d'un livre écrit par un économiste.
Plusieurs exemples :
- on parle de la noblesse sous l'ancien régime, mais jamais on ne prononce le mot "bourgeois", classe sociale dont font partie la famille que l'on suit tout le long de la BD. On dit juste pudiquement "les très riches", et on gomme tout ce qui fait la spécificité de cette classe sociale : elle est la seule détentrice des moyens de productions - elle possède les usines, les terres, le patrimoine immobilier, et du temps de l'esclavage elle possédait les esclaves - ce qui lui permet de s'enrichir grâce à l'exploitation de tout le reste de la population. Avec une lecture politique, ce qui compte ce n'est pas le chiffre qu'affiche leur compte en banque, mais le rôle qu'ils tiennent dans la société;
- aucune mention de Marx et du marxisme, nulle part, jamais, alors qu'il a été l'un des grands théoriciens du capitalisme et que sa vision des choses à eu un impact déterminent aux XIXe et XXe siècles puisque c'est Marx qui crée le communisme sur la base d'un programme politique d'expropriation des moyens de productions, détenus par la bourgeoisie, au profit des prolétaires. Non, ce qui énerve Jules, c'est Caillaux et sa loi fiscale, donc on ne parlera que de ça;
- le racisme est à peine mentionné, on ne s'attarde pas sur les mouvements idéologiques du XIXe qui s'appuient sur la science pour trouver une justification qu'ils estiment objective et irréfutable à la hiérarchie des races, donc à l'exploitation des personnes racisées par les européens blancs et qui a permis l'accumulation du capital pendant le colonialisme. Ce n'est pas qu'une question morale, à l'époque ça ne l'état pas, c'était une lutte politique entre les oppresseurs qui voulaient conserver leur patrimoine et les personnes exploitées qui voulaient s'émanciper;
- l'ellipse de la seconde guerre mondiale est très surprenante, c'était une époque de lutte idéologique ! On ne parle pas du tout d'à quel point le capital s'est accommodé du fascisme, et à l'inverse à quel point il était remis en question par les communistes, socialistes, et même une partie des gaullistes ! Aucune mention du CNR, des acquis sociaux de cette période... Il a fait quoi Jules, pendant la guerre ? Hein ?
- Pareil, on n'explique pas - ou très rapidement le libéralisme - et le néolibéralisme qui s'est développé dans les années 80 qui prend son essor aujourd'hui. Et alors dire que la politique menée par Thatcher et Reagan "ne marche pas", c'est passer complètement à-côté du sujet. Certes, "ça ne marche pas" pour réduire les inégalités de richesses, mais peut-être que ce n'était pas le but de cette politique ? Pour le comprendre, il aurait fallu parler de la guerre froide comme une lutte entre le capitalisme et un contre-modèle, dont la chute a enterré les rêves socialistes (temporairement) et ouvert la voie au néolibéralisme. On aurait pu parler de la répression qui s'est abattue sur les grèves de mineurs en Angleterre sous Thatcher, où sur la guerre de la drogue de Reagan qui visait ni plus ni moins que la criminalisation de la population afro-américaine, qui est venu remplir les prisons, qui sont un marché privé très profitable...
- De la même manière, on n'explique pas le tournant de la rigueur de 83 ou Mitterrand a abandonné le socialisme - comprendre : un projet politique de dépassement du capitalisme - pour adopter la même politique que Thatcher et Reagan, d'où la déception à gauche et le sentiment de trahison des classes populaires, qui n'ont pas décidé comme ça par magie de ne plus voter, là où effectivement les personnes diplômées, moins impactées par ces politiques, restent mobilisées.
- Encore plus étonnant, on ne parle pas d'extrême-droite, qui historiquement a une relation particulière avec le capital - à savoir : pour eux : la finance c'est les juifs, donc les effets délétères du capitalisme sont imputables aux juifs (c'est Maurras, Drumont, Hitler, et ça n'a pas du tout disparu aujourd'hui même si le discours antisémite est beaucoup plus difficilement audible en Europe depuis 45) - et on lui préfère le terme vague de social-nativisme, qui ne fait que créer encore plus de confusion. L'extrême droite ne remet pas en cause le capitalisme, ils proposent une autre répartition des richesse qui serait conditionnée à des critères racistes et nationalistes.
Bref, des exemples comme ça il y en a encore beaucoup, et c'est ce genre de notions qui sont absentes dans le débat public en ce moment et qui mériteraient d'être clarifiées et expliquées. Hélas cette BD se concentre sur les politiques fiscales au détriment de la politique générale. Plus que d'idéologie, il est question de l'histoire de la fiscalité, ce qui est certes intéressant mais tout à fait différent. La politique est encore une fois présentée comme unensemble de mesures économiques très techniques, ce à quoi elle ne peut pas se résumer. Et malgré la virtuosité de la narration, je ne sais pas si cette BD éclaircit grand chose finalement.