Entre l'armée et l'écriture, entre devoir et vocation, c’est une délicate dualité qui conditionne le cours d’un destin et fixe son sort au prix de la censure et de moult déchirements internes.
Roman autobiographique d’un grand auteur de la littérature maghrébine, mettant l’emphase sur une enfance tronquée et adolescence instable et malmenée, débouchant sur un rêve enfin accompli.
Une enfance algérienne narrée en style autobiographique, d’une profonde affection et singulière loyauté, reflet d’une Algérie rudoyée et meurtrie par le cours d’histoire, en proie à ses démons malgré l’indépendance, de ces guerres intestines.
Une jeunesse aspirant à une vie heureuse, sereine, qui voit ses espérances évanouies par l’enrôlement dans le corps de l’armée, pour servir le pays, et laisser de côté toute autre ambition.
C’est donc avec plaisir et grand étonnement que je découvre l’enfance de Moulessehoul Mohamed (Yasmina Khadra), dans ce poignant roman traitant du complexe attribut de dualité.
Notre auteur vécut une enfance assez mitigée, changeant subitement de cours après quelques années de délicieux bonheur et d’insouciance, pour devenir un cauchemar prenant la forme d’un tunnel sans issue, à la suite de son engagement forcé dans l’école militaire des cadets, et ceci pour les beaux yeux de son père qui y tenais mordicus.
De là, transparaît dans un premier temps le malheureux constat qui lie le destin d’un enfant à la volonté patriarcale, le réprimant et le mettant devant le fait accompli, tenant par tous les coups d’enrayer voire de détruire toute autre ambition, tout talent inné à développer en faveur de cette sombre carrière militaire.
L’enrôlement et les faits quotidiens vécus par l’auteur dans cette école oranaise sont l’objet des descriptions du premier chapitre, relatés avec telle musicalité et émotion surprenantes : une ronde infernale entre dortoir, réfectoire, punitions, exercices, discipline...
Un désenchantement douloureux en période d’adolescence qui se poursuit donc, avec cette même pointe d’amertume, et le confinement reposant que Mohamed trouvât en parallèle dans la lecture, et plus tard l’écriture. Son talent se heurta aux brimades de ses camarades, moniteurs, instituteurs et autres responsables de son école, tels des carnassiers prêts à s’acharner aveuglement sur leur proie, chose qui rendit la lumière de ce rêve d’écrivain, si vacillante au début.
« Ici tu n'es pas à la Sorbonne bonhomme. Nous n'avons pas assez de buvards pour éponger tes rédactions dysentériques. Tu es un soldat. Tu as une tête pour porter le casque pas pour faire de l'esprit. L'armée n'a pas besoin de prosateurs ; elle compte sur nous pour lui fournir des officiers intègres, consciencieux, intelligents et compétents. »
En tergiversant constamment sur la vocation à suivre, situation imposée par l’environnement pernicieux et les conditions de vie austères imposées à tout cadet souhaitant accéder à quelque profession libre ou se lancer dans une carrière d’écrivain ou d’artiste, Mohamed se serait accroché tout de même à la promesse de jours meilleurs, témoins d'une vie qui vaut la peine d'être vécue, malgré tous les écueils et les ronces se défilant sur son chemin.
Du Mechouar à Koléa, c’est donc un roman empli d’injustices et de concessions à faire, et démontre à quel point le fusil et le stylo peuvent cohabiter et que le un vibrant amour voué pour la littérature ne pourrait jamais être supplanté par des aspirations militaires forcées.
« Un écrivain n'intimide pas ; il impressionne. Il ne s'impose pas ; il séduit ou convainc. Sa grandeur, c'est sa générosité et son humilité, pas sa complexité. Or tu fais tout pour paraître difficile. Tes mots sont ampoulés, excessifs ; tu crois ton français châtié alors qu'il est pindarique et creux. Tu deviens farfelu en voulant être savant ; c'est une grosse maladresse. Regarde Brassens. Tu l'aimes bien, Brassens. C'est un grand poète. Pourtant ces paroles sont claires comme une eau de roche. Et Giono tu as énormément aimé son Regain. Pourquoi ? Parce qu'il écrit avec du cœur et pas avec des mots vaniteux. La grandiloquence, c'est le faste des caravaniers. »