J'ai lu Vendredi ou la vie sauvage, la version jeunesse du roman de Tournier, en étant jeune, et j'ai lu plusieurs fois Vendredi ou les limbes du Pacifique en grandissant. La version adulte avait ma préférence, mais c'était peut-être parce que je n'avais pas relu la version jeunesse depuis si longtemps. Les deux sont si bons, que je ne veux pas donner de préférence, d'ailleurs ; je préfère juste relire rapidement les Limbes du Pacifique et me noyer dans les mots de Tournier.
Dans Vendredi ou la Vie Sauvage, l'auteur propose une réécriture originale du Robinson de Defoe, en y comprenant les acquis anthropologiques de Lévi-Strauss : le sauvage ne doit pas être, comme il l'a été pendant si longtemps, considéré comme l'inférieur au "civilisé", mais bien comme son égal, simplement comme une autre forme de civilisation.
Aussi Vendredi, contrairement à son prédécesseur chez Defoe, devient-il le véritable héros de cette histoire insulaire, puisque non seulement il lui vole la vedette et le titre, mais c'est également lui qui montrera à son compagnon comment vivre :
"Un jour, cependant, Vendredi montra à Robinson une tache blanche qui palpitait dans l'herbe, et il lui dit :
- Marguerite.
- Oui, répondit Robinson, c'est une marguerite.
Mais à peine avait-il prononcé ces mots que la marguerite battait des ailes et s'envolait.
- Tu vois, dit-il aussitôt, nous nous sommes trompés. Ce n'était pas une marguerite, c'était un papillon.
- Un papillon blanc, rétorqua Vendredi, c'est une marguerite qui vole.
Avant la catastrophe, quand il était maître de l'île et de Vendredi, Robinson se serait fâché. Il aurait obligé Vendredi à reconnaître qu'une fleur est une fleur, et un papillon un papillon. Mais là, il se tut et réfléchit."
Magnifique plaidoyer pour l'égalité des cultures. Je me demande comment ça se fait que le livre soit au programme de collèges qui continuent à entretenir tant d'inégalités entre les élèves ; bref.
Contrairement à ce que j'avais appréhendé, Vendredi ou la vie sauvage n'est pas une simplification de Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Hé non, l'auteur ne s'est pas contenté d'élimer les magnifiques scènes érotico-bucoliques de la première version. C'est de la réécriture vrai de vrai, du roman philosophique pour lecteur mature au roman d'aventures pour jeunes.
Et l'écriture n'en est que plus fine, plus précise - et, ce faisant, plus universelle. D'ailleurs, j'ai souligné plusieurs passages du livre, en estimant qu'ils faisaient assez bien écho à ma situation personnelle actuelle ; pourtant, je ne vis pas toute nue sur une île, sans contact avec la civilisation, en élevant des chèvres.
Par exemple, les réflexions sur la solitude induite par l'île, sur la mélancolie profonde qu'elle entraîne, sur les ressources que crée d'abord l'homme civilisé qu'est Robinson pour les combler (institutions, travail...), et sur l'acceptation de la solitude comme seul accomplissement de l'humanité (comme disait Pascal - pas mon voisin, l'autre - "Un homme tout seul dans une chambre" etc.), sont remarquables. Et une fois lues dans les mots de Tournier, on les transporte avec soi le reste d'une vie, même si c'est inconscient.
La dernière fois, je me suis retrouvée prise dans une dispute particulièrement orageuse. Ça durait depuis des heures, c'était infernal, j'avais l'impression d'être seule, je me sentais vraiment désespérée (true story) ; lorsque, tout à coup (rebondissement !) un chat est venu frapper à ma porte - littéralement. C'était une petite chatte grise et blanche, qu'une âme bien intentionnée avait gracieusement abandonnée dans notre jardin. Je l'ai appelée Vendredi, pas seulement parce que c'est le jour où elle est arrivée sur mon île, mais surtout parce qu'elle m'a aidée, même si c'était fugace, même si c'était finalement sans importance, à me sentir un peu moins seule ce soir-là. Comme quoi, Tournier nous accompagne une vie durant.
Cinq étoiles pour une magnifique lecture, à lire à tout âge.