* Attention, divulgâchis lourd mais flou*
L'action de ce roman se situe à Rome sous le règne de Domitien, à la fin du premier siècle ; aucune date précise n'est fournie, même "ab urbe condita", et c'est bien entendu délibéré. Après avoir remporté un succès judiciaire sur Baebius Massa, un proche de l'Empereur qui a mis en coupe réglée la Bétique dont il était gouverneur, le sénateur Senecio s'est enhardi et a rédigé la biographie d'un fervent républicain, Helvidius. Dès lors il ne peut qu'inquiéter Domitien, et sa chute est proche. Son ami Publius Cornelius, aujourd'hui célèbre comme historien sous son surnom de Tacite, craint d'être entraîné dans sa chute car, en compagnie de Pline le Jeune, il a aidé Senecio à préparer sa plaidoirie victorieuse. Il s'attend à l'arrestation, et à la mort ou au mieux à l'exil ; mais son épouse Lucretia, fille du général Agricola et familière du palais impérial depuis l'enfance, a décidé de le tirer de là.
"La Nuit des orateurs" se présente d'emblée comme un roman historique riche en suspens : il paraît évident que le destin des personnages va se jouer au cours de la fameuse nuit. De ce strict point de vue c'est un roman à la fois impressionnant et pas exempt de faiblesses ; mais on peut, j'y reviendrai, regarder ces faiblesses d'un autre oeil. Hédi Kaddour maîtrise son sujet, c'est le moins que l'on puisse dire, et nous entraîne avec brio dans la Rome antique, dans un style qui joue avec des citations latines (assez rares et toujours glosées) portant la marque précise de la pensée romaine. Son récit a une remarquable puissance d'évocation, qui fait revivre les lieux et les hommes, en donnant à ces derniers le poids d'humanité qui convient grâce à l'introduction de détails apparemment futiles (Lucretia se maquillant par exemple). Ainsi nous les trouvons attachants, ce qui est un régal s'agissant de personnages historiques voire fameux (le roman historique, c'est parfois "Gala" avec une excuse culturelle et c'est très bien comme ça) tout en nous éberluant de la distance qui nous sépare d'eux sur le plan des idées, des moeurs et parfois des émotions. La première phrase annonce brillamment la couleur : "Sa femme, il ne l'a pas vue grandir, et ce soir c'est elle qui lui a donné un ordre". L'étrangeté de la première proposition est expliquée par la suite (les jeunes filles patriciennes étaient mariées extrêmement jeunes) mais le roman commence par ce paradoxe, et par la surprise de Tacite lui-même découvrant en Lucretia une adulte à la volonté de fer.
Le début du roman procède de façon extrêmement classique. Comme dans certains romans Zola fait revenir à chaque chapitre le plus de personnages possible dans des circonstances nouvelles qui révèlent leur évolution (un procédé criant dans "Nana" par exemple), Hédi Kaddour fait de chaque chapitre un tableau, où les personnages parcourent un lieu qui influence le fil de leurs pensées en leur rappelant maints souvenirs personnels ou historiques liés à cet endroit, ce qui permet au romancier de brasser les sujets qui l'intéressent dans des siècles d'histoire romaine, alors même que l'action principale semble se concentrer sur très peu de temps. À partir du quatrième chapitre cependant le procédé devient quelque peu mécanique et l'on se réjouit de voir alors débarquer un danger imminent qui relance l'action.
Celle-ci peu à peu semble éclater. Les chapitres sont toujours monographiques et permettent à Kaddour d'éclater la narration entre divers points de vue, y compris ceux de personnages qui, s'ils ne sont pas sans importance historique, restent au bout du compte parfaitement périphériques par rapport à l'action. Le fil chronologique se fait douteux et au bout du compte apparaissent des contradictions pures et simples. Par exemple — un exemple assez grossier ! — au premier chapitre Senecio est donné comme devant être convoqué devant l'Empereur, et Publius pense son arrestation imminente. Au chapitre quatre, Lucretia passant devant la Curie évoque comme un fait bien connu l'arrestation grotesque d'Orfitus en plein Sénat. Au chapitre seize, Orfitus et Senecio sont arrêtés en même temps : donc si Lucretia connaissait les détails de l'arrestation d'Orfitus, elle et Publius ne peuvent ignorer que Senecio a au minimum disparu de la circulation.
Autre problème, fréquent dans les romans historiques : une dramatisation que l'on sent excessive. L'accent est tellement mis sur les exactions de Domitien et de sa garde prétorienne qu'on finit par avoir l'impression que l'occupation essentielle des Romains du premier siècle était de se livrer mutuellement au bourreau (j'ai eu le même problème au cinéma récemment avec "The Northman" de Robert Eggers qui décrit d'une façon peut-être pas tout à fait volontaire le suicide de la civilisation viking) et par se demander par quel miracle l'Empire a encore tenu trois siècles.
Mais tout ceci se retourne. "La Nuit des orateurs" décrit une généralisation du soupçon qui semble procéder de la volonté de Domitien de contrôler jusqu'aux pensées de ses éventuels adversaires politiques. Hédi Kaddour décrit l'Empire romain comme une sorte de totalitarisme avant la lettre. J'ignore si c'est vrai mais cela éclaire puissamment notre époque. On dirait que sous la toge sénatoriale qui le drape, le roman décrit avec précision le fonctionnement des pires dictatures contemporaines. "De te fabula narratur." Quelques anachronismes de langue, oh, très légers et se comptant sur les doigts d'une main, mais frappants dans un texte aussi précis sur les détails historiques, ne peuvent que renforcer l'idée que c'est bien là le véritable but du romancier.
L'éclatement de la chronologie, le ressassement même des idées par les esprits inquiets des personnages, font écho au chaos des fragments du "Satyricon" dont Pétrone donne lecture vers le milieu de l'ouvrage, eux-mêmes images d'un monde chaotique. Si l'intrigue donne le sentiment de se dissoudre dans un chaos de ramifications plutôt que de coaguler pour aboutir à une grande scène finale chargée de suspens, c'est que "La Nuit des orateurs" nous décrit littéralement une Rome de cauchemar, dans une expérience mentale qui fait écho à la paranoïa de Domitien, qui n'a peut-être d'égale que celle qu'il parvient à insuffler à ses conseillers, qui anticipent sur leur supplice dès qu'ils craignent d'avoir déplu. Il est normal que ce labyrinthe fou se contredise : sinon, il ne serait pas labyrinthe, et manquerait de folie. Jupiter rend fous ceux qu'il veut perdre, dit un proverbe cité plusieurs fois dans le texte avec des variantes, et Domitien se prend pour Jupiter : sa stratégie ne peut dès lors être que de rendre fous ses rivaux, et c'est cette horreur borgesienne ou kafkaïenne que Hédi Kaddour nous fait toucher du doigt.
(Lu en édition de poche pas encore disponible sur Goodreads).