Toucher un livre, le maltraiter. Dessiner du doigt les lettres qui forment le nom de celui ou celle qui l’a écrit. Tourner ses pages, les corner. Bousculer leur intimité et alourdir leur corps d'apostilles maladroites. Rituel exquis. Inlassablement exquis. Mais parfois, je ne saurais vous dire pourquoi, ce rituel se teinte d'une légère douleur, toute délicate, presque imperceptible mais présente quand même. Et elle était là, à chaque fois que je prenais une pause, refermais Travaux et laissais couler ma main en un lent mouvement sur sa couverture…
À la page 108, j'ai souligné une phrase toute simple de #Navel : « j'étais trop loin de la nature, je séchais». Je me suis alors arrêtée un moment, j'ai souri en hochant la tête et j'ai compris pourquoi ma respiration s’accordait si bien à ce que je lisais ; ce livre me réapprenait à aimer à la vie. Vous voyez, il y est question de la condition ouvrière, d'un homme né et mort ouvrier, mais il y est surtout question d'un homme touchant et très sensible. Je passais des heures à écouter le récit de ses différentes besognes ; terrassier, cueilleur de fruits et de lavande, jardinier, ramasseur de sel, ajusteur d'usine... et cela me faisait l'effet d'une longue journée où on flâne en parlant peu, mais où l'on retourne chez soi avec du songe au corps. Il m'a été doux (et triste), de faire du chemin avec des personnes qui tentent d'arracher au monde leur droit d'exister. Des hommes, dont la voix s’attendrit en prononçant des mots comme cerisier, foin ou mirabellier. Des hommes que l'industrie n'a pas pu séparer de la terre, du simple, et du vrai. Des hommes qui dégagent quelque chose qui m'est familier, qui me parle, que je comprends et que j'apprécie. Quelque chose qui sent la sueur brave, le bois, la terre mouillée, les feuilles mortes et le vin de la nuit.
« Haleine amoureuse sur la terre, présente comme une apparition nécessaire à l'étreinte du ciel et de la mer. »
C’est vraiment bien, très beau et il n’y a pas de romance, que le travail pénible et dégradant d’un ouvrier communiste dans la première moitié du XXe siècle et une tenace envie de vivre mieux. Ça m’a donné envie de lire plein d’autres mémoires du genre et de fouiller dans l’histoire du syndicalisme et du communisme au XXe siècle, merci Cécile tu viens de signer pour te faire jacter dans les oreilles tout l’hiver.
« De temps à autre, un terrassier échappe à l’emprise du travail; au mouvement de son outil, d’un coup d’œil il embrasse le chantier, redécouvre près de lui l’existence du vieillard, le vieux terrassier usé par l’âge qui gagne son pain avec des forces d’enfant, et c’est son destin, si rien ne change, que le terrassier plus jeune aperçoit dans le pauvre bonhomme qui s’efforce, au déclin, d’arracher à la société son droit à l’existence. »
« De la prison de classe, qui n’est peut-être pas la seule prison de l’homme, j’avais bien palpé les murs pour connaître l’absence d’issue. »
« Il y a une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par la participation politique. »
Lu Travaux, de Georges Navel. Dans mon immense appartement chauffé, devant mon infusion et mes tartines grillées, je m'insurge qu'on le qualifie de littérature ouvrière. Non pas que l'ouvrage soit dégradant ; mais il relègue tout le travail philosophique et moral, le regard sur le monde, la chose politique, l'amour, la recherche de soi et du bonheur, à une classe.
La classe n'influe-t-elle pas sur l'écriture ? Si, bien sûr ! Le travail du corps, la faim, l'inconfort, la répétition abrutissante et l'insécurité d'une paye toujours rognée par un singe aux mains blanches forcent la conscience vers des chemins de révolte. Mais taxait-on Camus de philosophe ouvrier quand il publia son mythe ?
Navel nous convie dans son quotidien Sisyphéen et pour le rendre si ce n'est heureux, au moins, supportable, il demande du plein air et une bonne dose de syndicalisme. Cela suffit-il pour tout réduire à la notion ouvrière ? Mettre un petit qualificatif derrière "littérature" pour nommer et donc rendre inopérant cette langue qui sait actualiser son vécu par le verbe ?
Qui de ces bossus ventripotents, pâles aux doigts tâchés d'encre sait l'usure d'un matin de nuit qui n'en finit pas dans les fumées métalliques de l'usine ? Lequel a senti sur son dos la morsure du soleil des travailleurs, qui n'a rien à voir avec celui des vacanciers ?
Navel est un candide superbe et acéré qui ne peut cultiver que le jardin physique des autres mais qui sème généreusement sa soif de liberté dans notre Paradis intérieur. Un compagnon honnête qui a aiguisé sa langue aux bords du Ventoux, dans les lavandes et l'odeur des pêchers.
Un livre d’une grande sensibilité sur la vie d’un ouvrier manœuvre. Je voulais le lire pour changer de la littérature plutôt “bourgeoise “ et dans un temps plus proche que celui des Rougon Maquard. Une belle surprise avec de la poésie mais aussi des réflexions sur l’homme et sa vie digne des approches très récentes inspirées de la méditation, de la phénoménologie, de la psychologie avec quelques belles phrases sur la présence au quotidien, la beauté simple de la vie.
Un manœuvrier raconte sa vie depuis sa naissance dans une famille de Lorraine chassée par la guerre de 14 jusqu'à un certain âge. Nous le suivons dans les différents métiers qu'il a exercé en usines, aux vergers, dans les villes. Si vous souhaitez en apprendre plus sur les conditions de travail de l'entre-deux guerres, ce livre est fait pour vous. Sinon, passez votre chemin. Je me suis ennuyée.
Découvert totalement par hasard, à la faveur d'un tweet lambda de quelqu'un que je ne suis même pas et qui citait ses livres préférés, j'ai voulu tenter ce monument (enfin quand même très peu connu) de la littérature ouvrière. Et c'est tout simplement un chef-d'oeuvre. Georges Navel raconte de manière prosaïque et simple son quotidien d'ouvrier, que ce soit dans les usines de mécanique, dans le terrassement, dans les verges à ramasser les fruits, dans les jardins bourgeois etc... Et chaque page vibre d'une humanité comme j'en ai rarement lu. A la fois dans l'expression de la solitude de l'ouvrier face à son ouvrage et en même temps, plus profondément dans les tourments de l'âme de l'ouvrier dont l'épanouissement semble plus difficile que pour d'autres. Les pages où il raconte ses phases de déprime sont magnifiques et il y a tout simplement un passage qui m' ému aux larmes où justement il retrouve soudainement un sens à sa vie à travers les gestes les plus triviaux. "J"ai salé ma soupe" écrit-il comme le manifeste de la grandeur de l'homme. Vraiment un livre qui m'a bouleversé, qui m'a fait ressentir la lassitude du travail mais aussi ses moments de bonheur dans les détails, les odeurs, le soleil, la camaraderie... Et c'est aussi le témoignage de cette époque (entre deux guerres) d'ouvriers itinérants qui trouvaient des travails sans aucun problème. Je le relirai souvent et avec plaisir.
Les mémoires d'où ouvrier français , né dans une famille très pauvre, dans la première moitié du XXe siècle. Beaucoup d'humanité dans ce livre. Un témoignage d'un genre qu'on trouve rarement en littérature, et écrit dans une très belle langue en plus.